CHAPITRE NEUVIÈME
du drame et du roman; et les circonstances dans lesquelles elle abandonna au Saint-Siège sa « bonne ville d’Avignon » — élle y tenait d’ailleurs assez peu — sont un des épisodes les plus Curieux de ce quatorzième siècle, si tourmenté et si coloré, où la violence de la foi religieuse, l’héroïsme chevaleresque, toutes les délicar tesses et tous les raffinements du luxe, des arts et de la poésie se mêlent de la manière la plus étrange aux mœurs les plus corrompues et aux excès les plus arbitraires. Belle, jeune, ardente, artiste comme un Florentin de la belle époque, humaniste à vingt ans comme un vieux docteur de Sorbonne, et par-dessus tout amoureuse effrénée, on la mariait d’assez bonne heure à un prince du Nord, André de Hongrie, personnage assez terne, dont elle ne tarda pas à se dégoûter et se débarrasser au bout de deux ans, avec l'obligeant concours de son favori et cousin Louis de Tarante. Faire légitimer par un nouveau mariage ses relations avec le meurtrier n’était pas sans présenter d’assez sérieuses difficultés. Il fallait d'abord obtenir à la fois une reconnaissance solennelle de son innocence, quelques dispenses ecclésiastiques, le déeâelement de Louis, roi de Hongrie et de Pologne, qui, tenant à venger le meurtre de son frère, venait de s’emparer du royaume de Naples, accusait publiquement sa belle-sœur et demandait qu’elle fût mise en jugement.
L’affaire fut portée au Pape. La» cour pontificale résidait à Avignon depuis près de quarante ans; mais elle n’y possédait en propre que le château et quelques dépendances. La ville et le pays appartenaient à la reine de Naples. Jeanne ne douta pas un instant d’elle-même. Elle se rendit à Avignon en brillant équipage. Son entrée dans cette ville, toujours avide de bruit, de plaisirs et de spectacles, et dont elle était en somme la légitime suzeraine, fut une véritable fête. Toute la population se porta audevant de la jeune reine napolitaine qui remontait la vallée du Rhône. Huit cardinaux allèrent à sa rencontre, la reçurent sous un dais de drap d'or et l’escortèrent en grand apparat à travers les rues de la ville. Puis, devant le conclave assemblé, elle présenta elle-même sa défense en latin. Pendant quatre heures
AVIGNON
elle tint les cardinaux sous l’empire de sa beauté et le charme de sa parole. Le Sacré Collège fut aussi facilement vaincu que l’aréopage d’Athènes devant Phryné, et l’innocence de la jeune reine officiellement reconnue et proclamée.
La négociation avec le pape présenta encore moins de difficultés. Clément VI tenait surtout à agrandir son domaine. 11 demanda tout simplement à Jeanne de lui vendre la ville. Le marché fut conclu pour la somme dérisoire de 80,000 florins d’or et une absolution solennelle en bonne forme. Quant au roi de Hongrie, il dut se contenter de 300,0000 ducats pour les frais de son expédition en Italie, et rendre toutes ses conquêtes. C’est ainsi qu’en l’an 1348 Avignon devint ville papale, et le Comtat tout entier Etat de l’Eglise.
Clément VI, au lendemain même de son acquisition d’Avignon des mains de la reine Jeanne, avait déjà assuré la défense de son palais en construisant une muraille qui le reliait à la berge du fleuve et se terminait près de la porte Ferruce, qui correspondait à la porte actuelle du Rhône. Un fort châtelet avait été disposé à l’entrée du pont Saint-Bénézet. Ce châtelet faisait ainsi pendant à la tour du même nom que le roi de France Louis VIII avait élevée sur la rive gauche du Rhône, et qui était un ouvrage offensif contre la ville pontificale. Mais toutes les « livrées » des cardinaux, les églises, les couvents, les comptoirs des . gens de commerce, les ateliers des fabricants étaient absolument à découvert et à la merci d’un coup de main. Le pape chargea le gouverneur de la ville, Fernandez Heredia, commandeur de Malte, de faire une nouvelle enceinte qui devait englober non seulement la ville, mais tous les faubourgs, et quelques îlots délaissés par le Rhône. Elle est demeurée jusqu’à nous presque intacte, et Avignon peut la montrer avec orgueil. Grâce à elle.