CHAPITRE NEUVIÈME
les différentes enceintes, la poignée qui les relierait représenterait le massif du rocher, successivement berceau et acropole de la ville antique, citadelle de la ville du moyen âge, plate-forme et promenade de la ville moderne*
Le fameux pont d’Avignon, celui que la légende et la chanson ont rendu populaire,
Les beaux messieurs font comme ci,
Les belles dames font comme ça,
Tout le monde y passe.
est le premier qui ait été construit et date de la république avignonnaise. Commencé en 1177 et terminé en 1188, il est, par conséquent antérieur de près d’un siècle au pont Saint-Esprit; et c’est sans contredit le plus grand travail de l’époque, celui surtout dont l'exécution fut menée de la manière la plus sûre et la plus rapide par une de ces admirables corporations de Frères Pontifes dont nous avons dit plus haut l’organisation, les mérites et les bienfaits.
La construction d’un pont en maçonnerie à arches surbaissées, ayant près de 30 mètres d’ouverture et traversant deux bras du Rhône qui n’avaient pas moins d’un kilomètre de largeur, était pour l’époque une œuvre tellement extraordinaire qu’on ne pouvait manquer d’y voir la marque d’une intervention surnaturelle. La légende de saint Bénézet est fixée dans toutes les mémoires, on peut même dire dans tous les cœurs de la Provence et du Comtat; mais, quelque connue qu’elle puisse être, elle a trop <Tintérêl pour ne pas être brièvement racontée.
Le jeune Benoît ou Bénézet était un petit berger de douze ans qui gardait le troupeau de sa mère aux environs de Viviers en Vivarais. 11 entend un jour une voix du ciel qui l'appelle par trois fois. C’est Jésus-Christ lui-même qui lui ordonne d’aller à
AVIGNON
Avignon el d’y bâtir un pont sur le Rhône. Bénézet hésite. 11 craint d’abandonner son troupeau. Il ne sait rien; il ne connaît pas le Rhône; il n’a jamais quitté son pays; il n’a pas d’argent, trois deniers à peine. La voix insiste et le rassure : « Obéis, lui dit-elle, un ange te conduira. » Cet ange apparaît sous la forme d’un pèlerin. Tous deux se mettent en route et arrivent en face d’Avignon. Mais l’enfant est saisi de frayeur en voyant la largeur du fleuve : « Ne crains rien, lui dit l’ange, cette barque te passera; entre dans Avignon, montre-toi à l’évêque et à son peuple; l’esprit de Dieu est avec toi. » Et il disparaît.
Le maître de la barque était un juif. Bénézet l’implore au nom de Dieu et de la Vierge Marie. Il est d’abord rebuté et l’objet de plaisanteries de mauvais goût. Il insiste et finit par fléchir le juif, qui, ne pouvant lui extorquer davantage, lui prend ses trois deniers et le passe sur l’autre rive. L’enfant monte droit à l’église où l’évêque Pons prêchait devant son peuple. Il s’avance résolu ment devant la chaire, et d’une voix ferme : «Ecoutez-moi tous, dit-il, Monseigneur Jésus-Christ m’envoie vers vous pour que je fasse un pont sur le Rhône. » L’évêque, interrompu par un étranger d’une si chétive apparence, entre naturellement en fureur et le fait jeter à la porte avec ordre de le conduire au prévôt viguier pour être châtié de son insolence et de son imposture. H ne s’agissait rien moins pour lui que d’être écorché vif. L’enfant ne se trouble pas plus devant le viguier que devant l’évêque : « Monseigneur Jésus-Christ, lui répète-t-il, m’a envoyé dans cette ville pour que je fasse un pont sur le Rhône. — Un pont sur le. Rhône! réplique le viguier. Comment, toi, vil mendiant qui n’as rien, tu te vantes de construire un pont là où Dieu, ni saint Pierre, ni saint Paul, ni l’empereur Charles n’ont pu le faire! Cependant, comme on sait que les ponts se construisent avec de® pierres, avant de te punir comme tu le mérites, je vais t’éprouver. Tu vois cette pierre? Si tu peux la remuer et la porter au Rhône, je croirai que c’est Dieu qui t’envoie. »
La pierre, dit la légende, n’avait pas moins de 13 pieds de long sur 7 de large, et était épaisse à proportion. Trente hommes