‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 136 sur 209 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

auraient pu à peine l'ébranler. C'était un de ces énormes monolithes abandonnés dans la cour du palais du viguier, débris de quelque monument romain détruit à la suite du sac de la ville par les Sarrasins. Bénézet s’agenouille, fait sa prière; puis, saisissant le bloc gigantesque, l’enlève aussi facilement qu’un caillou, le porte sur son épaule à travers la ville et le dépose sur la berge du Rhône, là même où il devait fonder la première arche. Le viguier se précipite alors aux pieds de l’enfant et le qualifie de saint. La foule l’acclame. La ville entière est dans l’allégresse. Cinq mille sous d’or sont recueillis dans la première journée. Tout le monde veut contribuer à la construction du pont sous la direction du bien-heureux étranger visiblement inspiré et envoyé par Dieu. Les travaux sont immédiatement entrepris. Mais le jeune Bénézet n’en voit malheureusement pas la fin. Il meurt en 1188, et son corps vénéré est déposé dans une petite chapelle bâtie sur le pont même.

Quatre ans après, l’ouvrage est entièrement terminé par les compagnons mêmes de Bénézet. Il mesure près de 700 mètres de long; il a dix-neuf arches d’une hardiesse et d’une élégance jusqu’alors inconnues, des piles admirablement défendues par des éperons, des tympans ingénieusement évidés pour permettre l’écoulement des grandes eaux d’inondation. C’est en un mot, le plus admirable ouvrage d’art de toute la région du Rhône et, pour la ville d’Avignon et tous les pays voisins, un lieu de pèlerinage et d’incessantes promenades en même temps qu’un sujet de légitime orgueil.

Telle est la légende avignonnaise; .et, pour tout bon Avignonnais, quelque merveilleuse qu’elle paraisse, elle est plus vraie que l’histoire elle-même. La croyance populaire, la tradition constante de sept siècles, et même une sorte de vanité locale, sont d’accord pour affirmer l’intervention divine, et toute une série d’épisodes miraculeux intimement liés à la construction du pont, œuvre incomparable qui n’aurait pu être conçue et menée à bonne fin que par des moyens surnaturels et l’effet de grâces supérieures.

AVIGNON

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