CHAPITRE NEUVIÈME
Au commencement du treizième siècle, le rocher des Doms, sur les pentes duquel devait s’élever le palais des papes, comprenait la métropole ou Notre-Dame, dont l’architecture dénote une époque très reculée, le cloître et les b&timents du chapitre métropolitain, aujourd’hui disparus, le palais du podestat et celui de l'évêque, une aumônerie, l’église paroissiale de Saintr-Etiennesous-Avignon et quelques' petits vergers et pâturages coupés par des rues étroites bordées d’assez pauvres maisons. C'était la partie la plus ancienne de la ville. De toutes ces constructions, la métropole seule subsiste aujourd’hui.
On sait à la suite de quels démêlés violents avec la cour de France et dans quelles circonstances singulières le siège de la papauté fut transporté de Rome à Avignon. L’élévation au pontificat de Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux, fut en grande partie l’œuvre personnelle de Philippe le Bel. L’une des conditions imposées au nouveau pontife était d’habiter la France. Le Roi tenait à avoir l’Eglise chez lui et sous sa main. Les Italiens avaient, à la vérité, rendu depuis longtemps la maison de saint Pierre à peu près inhabitable au pape. Les factions désolaient le pays, et, « de Charlemagne à Boniface VIII, on ne trouverait pas dix pontifes qui n’aient été persécutés, outragés par le peuple romain ou les nobles, chassés, rappelés, chassés de nouveau, parfois à coups de pierres, sans cesse humiliés par le Capitole, toujours effarés et tremblants en face de ces barons dont les tours se dressaient comme une forêt sur la ville et allaient, à travers le désert de la Campanie, des murs de Rome aux monts de la Sabine et à la mer (1) ».
Les patriotes italiens ne s’indignèrent pas moins de l’abandon par les papes du siège séculaire de Rome. Ils les couvrirent d’in-
(1) E. Gbbbaht, Saisie Catherine de Sienne, Paris, 1889.
AVIGNON
jures, de calomnies, de malédictions. Ils crièrent & l’apostasie. Mais, malgré toutes ces imprécations, sept papes, tous Français, qui comptent peutrêtre parmi les meilleurs, les plus savants et môme les plus humains du moyen âge, se sont succédé régulièrement à Avignon pendant une période de soixante-dix ans : Clément V (1305-1314), Jean XXII (1316-1334), Benoît XII (1334- 1342), Clément VI (1342-1352), Innocent VI (1353-1362), Urbain V (1362-1370), Grégoire XI (1370-1376). Les Italiens ne leur pardonnèrent jamais d’être de leur temps, d’ôtre Français, d’aimer la France et surtout d’y demeurer. Ils regardèrent cette période de soixante-dix ans comme un exil sur la terre étrangère, et ils l’appelèrent « la seconde captivité de Babylone ». L’Eglise d’Avignon avait perdu pour eux ce caractère œcuménique et catholique qui est le propre de l’Eglise romaine. Ce n’était que l’Eglise nationale de France, vassale du Roi, affiliée à l’Université de Paris, scolastique, pédante, dépourvue d’autorité et surtout assez peu disposée aux illuminations et au mysticisme, si chers aux tempéraments méridionaux.
Il y avait sans doute quelque chose de vrai dans ces critiques. Le Sacré Collège, jusqu’alors presque exclusivement composé d’évêques italiens et de moines d’une piété un peu farouche, était entièrement renouvelé. Presque tous ses membres étaient des évêques français, de mœurs plus faciles, grands seigneurs pour la plupart, amis personnels et souvent parents du pape. Rome était oubliée et abandonnée à tous ses déchirements. La Ville étemelle avait beau gémir et fulminer, on n’écoutait pas plus ses plaintes que ses objurgation. Sous la pression de Dante et de Pétrarque, Urbain V essaya bien timidement de rentrer à Rome; mais cette tentative échoua misérablement. Effrayé par la violence des partis, harcelé par les prières des cardinaux français qui regrettaient leurs palais d’Avignon, il ne tarda pas à revenir dans sa belle Provence; et, pour réussir dans cette restauration où avaient échoué lamentablement les deux patriotes les plus puissants et les plus idéalistes de l’Italie, il ne fallut rien moins que la fine diplomatie, les douces et ferventes prières et l’action presque surnaturelle de