CHAPITRE NEUVIÈME
cette petite nonne toscane que l’Eglise vénère sous le nom, de sainte Catherine de Sienne, et qu’une école mystique de peinture, presque contemporaine des événements, a si amoureusement et gracieusement idéalisée.
Le retour de Grégoire XI, conduit par la main délicate de la jeune Dominicaine, fut considéré comme un véritable miracle. L’épouse fidèle était consolée de son long veuvage. Pour le peuple, c’était comme une rentrée de l’enfant prodige et égaré. Pour l’Eglise de Rome, ce fut le retour aux traditions séculaires, la reconnaissance de ses droits, la restauration définitive du successeur de Pierre sur son siège antique et vénéré, dans la ville providentielle que Dieu avait sacrée du sang de ses martyrs, reine éternelle du genre humain.
Quoi qu’il en soit, les papes avaient cru plus prudent pour eux et surtout pour leurs biens de rester, pendant soixante-dix ans, à Avignon. Mais, au lendemain même de leur arrivée sur les bords du Rhône, rien n’était prêt pour les recevoir. Un peu surpris sans doute par sa brusque intronisation, Clément V ne songea pas à se construire une résidence spéciale; et il se contenta d’habiter assez modestement le couvent et les jardins des Frères prêcheurs (les Dominicains), aujourd’hui disparus.
Son successeur, Jean XXII, commença à s’installer. Il était évêque d’Avignon avant son élection. Il continua cependant à habiter son ancien palais épiscopal; mais il l’agrandit fastueusement, le restaura et le transforma en lui donnant des proportions mieux appropriées aux besoins nouveaux de la cour pontificale.
Jean XXII, cependant, ne se contenta pas de son magnifique palais de ville. Il aimait beaucoup la villégiature; et on le voit dépenser le même luxe et la même prodigalité dans ses châteaux de Bédarrides et de Noves, et surtout à Châteauneuf, dont les vignobles renommés — les vins du Pape — ont conservé le nom et le souvenir de leur illustre origine. Il faisait en même temps construire, sur un terrain acheté aux environs du château communal pour son neveu Arnaud de Via, le Petit Palais, qui devait devenir bientôt la demeure des évêques d’Avignon; et lorsqu’il
AVIGNON
mourut, le 4 décembre 1334, il laissait à son successeur une demeure princière et un énorme trésor.
La première préoccupation de Benoît XII fut de mettre ce trésor à l’abri, et de se défendre lui-mème contre une attaque du dehors. Les papes d’ailleurs n’aimaient pas, en général, à habiter chez leur prédécesseur. Malgré tout le luxe qu’il avait entassé et ses énormes dépenses, le palais de Jean XXII n’était en somme que la transformation et l’agrandissement sur place de l’ancien palais épiscopal. Benoît XII fit construire un autre palais à côté, dans lequel le premier fut en quelque sorte englobé. Ce fut le véritable Palais apostolique, mieux approprié aux exigences de la papauté, et surtout à sa défense.
Clément VI continua l’œuvre de son prédécesseur. Il fit élever les énormes bâtiments qui forment la façade méridionale du palais, la chapelle basse du consistoire à deux nefs, et les enceintes du Midi qui, dans la suite, servirent à loger l’arsenal. La porte et les clefs de voûte de l’entrée principale sont encore décorées de ses armes. Son architecte fut Pierre Obreri, dont le nom seul est italien.
Innocent VI superposa à la chapelle basse une grande nef supérieure, et construisit à côté la grande tour de Saint-Laurent.
Urbain V, à son tour, fit creuser dans le roc la cour d’honneur que l’on voit aujourd’hui, et construire toute la façade du côté de l’Est, la septième et dernière tour dite des Anges; et au devant ces magnifiques jardins en terrasse dont la vue s’étendait sur les riches plaines du Comtat. Le palais était alors achevé.
L’ensemble de ces constructions n’occupe pas moins de 6,400 mètres carrés. Le type général est celui des constructions militaires du Midi de la France au moyen âge dans ce qu’il a de plus sévère et de plus vigoureux : lourds piliers, épais contreforts, ouvertures étroites, voûtes gothiques à nervures accentuées qui se ressentent encore de la tradition romaine. Toutes les entrées sont défendues par des herses, tous les murs sont couronnés de créneaux et de mâchicoulis. L’aspect général rappelle plutôt la citadelle d’un tyran asiatique ou le burg colossal d’un guerrier