‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 14 sur 209 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

« glacier du Rhône», tantôt « glacier de la Furka ». C’est bien en réalité une véritable fourche, [urca, par laquelle on débouche sur le haut plateau d’Andermalt, carrefour central de la Suisse, conduisant à la fois dans les vallées du Rhin, de la Reuss, du Rhône et du Tcssin. Le glacier du Rhône est abrité, du côté du Nord et de l’Est, par les hautes crêtes qui dominent le plateau d’Andermatt. Quoiqu’il présente une étendue relativement faible (vingt-trois kilomètres carrés environ), si on la compare à celle des grands glaciers d’Aletsch et de Chamonix, c’est incontestablement un des plus beaux glaciers des Alpes. Il offre surtout l’avantage incomparable d’être abordable à tous avec une extrême facilité. La route carrossable de la Furka, qui est l’une des grandes roules de poste de la Suisse, le contourne sur plusieurs kilomètres, serpente le long de ses rives; et le voyageur peut appuyer son béton ferré sur les dernières ondulations de la nappe de glace presque sans quitter le fond de sa berline.

Le glacier du Rhône se divise en deux parties superposées, très distinctes l’une de l’autre, et séparées par une splendide cascade de glace qui n’a pas sa pareille dans les Alpes accès* sibles au commun des touristes. La partie supérieure du glacier, longue de huit kilomètres environ sur une largeur qui varie de mille à quatre mille mètres, est un des types les mieux caractérisés du genre appelé « glaciers réservoirs ». Elle remplit un vaste cirque, dominé de tous côtés par de hautes cimes, le Furkallorn, le Galonslock, le Rhoneslock, le Schnecslack, le Gerstorn, dont les altitudes atteignent 3,600 mètres, et pénètre comme un coin dans le cœur du Gothard entre la source de l’Aar et la source de la Reuss. C’est là le véritable bassin de réception du glacier du Rhône, immense champ de glace à la surface et sur les rives duquel les neiges s’amoncellent pendant huit mois de l’année, se transforment d’abord en névés, puis, sous l’influence de la pression de nouvelles couches de neiges superposées, deviennent de plus en plus compactes, se soudent en assises de glace et finissent par s’incorporer au glacier lui-même.

La masse entière du glacier supérieur descend d’abord lente-

LE RHONE ALPESTRE ET LE VALAIS

ment sur une pente douce et régulière; mais bientôt le fleuve solide se rétrécit et se trouve resserré entre deux étaux. Le fond de la gorge qui lui sert de lit change brusquement d’inclinaison. L’équilibre est alors rompu. 11 se forme une énorme cassure. A l’écoulement régulier de la masse glaciaire succède tout à coup un chaos indescriptible. Tout le glacier se disloque pour passer sans transition à un niveau inférieur; et, sur trois ou quatre cents mètres de hauteur, il présente un admirable enchevêtrement de blocs étincelants, d’aiguilles resplendissantes, de grandes masses pyramidales aux formes étranges, aux couleurs irisées, aux reflets d’aigue-marine, entre lesquels s’ouvrent béantes des crevasses aux parois lisses, dont l’approche présente toujours de réels dangers. Au-dessous de cette cascade de glace dont aucune parole ne saurait rendre l’incomparable grandeur, les débris entassés des blocs écrasés dans leur chute se soudent de nouveau. Le glacier se reforme sur un deuxième plan incliné; il s’élargit, s’arrondit en coquille, coupé de larges crevasses longitudinales qui rayonnent autour d’un point central, et, semblable à un immense éventail, étale sur le sol, en forme de segment circulaire, ses dernières franges d’argent. Au bas de ce segment, qui est le véritable front du glacier, s’ouvre une grande voûte qui donne passage à un torrent impétueux.

C’est là que commence le Rhône liquide.

Sous la coupole de glace qui lui sert de berceau et dont les parois se brisent et se reforment tous les jours, coulent les eaux de fusion du glacier principal et d’un autre glacier secondaire, — le Mutthom, — dont le cirque croulant et dénudé domine à droite le col de la Furka. Les eaux du Mutthom passent même en tunnel sous la coquille du glacier du Rhône et sont en réalité le premier affluent du grand fleuve à peine sorti de son enveloppe solide. Deux ou trois autres ruisseaux provenant aussi de la fusion du glacier glissent à sa surface, le contournent sur ses rives et viennent se joindre au courant principal. Le Rhône est dès lors formé et traverse en serpentant le lit dévasté du glacier.

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