‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 15 sur 209 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Rien n’est plus désolé que ce sol mis à nu, formé de galets et de sable fin comme de la cendre, blanchâtre, onctueux, presque savonneux, à peine verdi çà et là par quelques touffes d’herbes. Cette maigre prairie, encaissée entre des falaises abruptes et dénudées, est criblée de débris rocheux de toute taille et de toute forme, noirs, rugueux, couverts de taches lépreuses, de mousses et de lichens. De distance en distance, des flaques d’eau grisâtre, des amas de boue grasse, résultant de la trituration des roches par le frottement du glacier. Tout a été brisé et réduit en poudre. Aucune végétation ne peut se fixer sur ce sol mobile et désagrégé.

Comme la plupart des glaciers des Alpes, le glacier du Rhône est, depuis un demi-siècle environ, dans une période de recul. Aujourd’hui, le front du glacier est à sept cents mètres environ du petit pont établi sur la route de la Furka, qui traverse le Rhône naissant, 5 quelques pas de l’hôtel connu de tous les voyageurs, Gletsch-Hôid. C’est là que se trouve la moraine terminale du glacier dans son état actuel. Une deuxième moraine se dessine très nettement à trois cents mètres en avant; elle date de 1856. Une autre plus rapprochée encore se rapporte à l’année 1818; et ces dates ont pu être relevées assez approximativement, soit d’après les témoignages des habitants, soit d’après les dessins de quelques explorateurs qui ont observé avec le plus grand soin la marche rétrograde du glacier.

Il existe, à côté même de l’hôtel, un jaillissement très abondant d’eau thermale que les guides et les touristes regardent souvent comme la source même du Rhône, tandis qu’ils ne donnent presque jamais ce nom au torrent d’eau de fusion qui s’épanche du glacier lui-même et qui est bien en réalité la source du fleuve. Ce jaillissement continu d’eau chaude, en plein pays de neiges et de glaces, avait été déjà signalé par de Saussure; il avait frappé de tout temps l’imagination des habitants de la contrée; et on attribuait même plus d’importance à ce ruisseau fumant qu’au cours d’eau principal dont il n’est qu’un affluent. La température de cette eau a été mesurée par de Saussure, qui a relevé

LE RHONE ALPESTRE ET LE VALAIS

14 degrés el demi Héaumur, sait un peu moins de 18 degrés centigrades.

C’est peut-être le seul exemple dans le monde d’une source thermale émergeant au pied même d’un glacier.

La vraie source du Rhône est le glacier lui-même, et non les trois ou quatre fontaines thermales qu’on a quelquefois baptisées de ce nom. Inutile de dire que les géographes classiques n’avaient que des notions assez confuses sur l’origine du fleuve. Strabon, le plus exact de tous, dit assez sobrement que le Rhône sortait, comme le Rhin, des flancs du mont Adulas. L’Adulas était le Saint-Gothard. Ptolémée donne sa longitude et sa latitude avec une certaine approximation. Mais Festus Avienus l’appelle, on ne sait trop pourquoi, « la Colonne du Soleil », columna solis. « Le fleuve, dit-il, sort de la bouche béante d’une caverne, et il est navigable à sa naissance même et dès son apparition. » Festus Avienus, qui, pour un géographe, avait très peu voyagé et ne connaissait pas du tout les grandes Alpes, a été évidemment mal renseigné.

Pline dit simplement qu’il s’échappe des Alpes; et Ammien Marcellin, qui a voulu préciser, se trompe en le faisant naître dans les Alpes Pennines, c’est-à-dire dans la chaîne du Saint- Bernard. Dans leur description poétique, Silius Italicus et Avienus ont cependant indiqué, avec raison, que le fleuve sortait du massif neigeux des Alpes. Mais tout cela est, comme on le voit, assez vague; et il est évident qu’aucun des géographes anciens n’avait exploré le massif du Gothard; ils s’étaient tous probablement bornés à le regarder de très loin, et leur imagination a fait tous les frais de leur description.

Ne nous montrons pas cependant trop sévère envers eux. L’un des plus brillants esprits du dix-septième siècle ne nous a-t-il pas dépeint la source du Rhin, qui est analogue à celle du Rhône, comme il l’aurait fait d’une jolie rivière en Normandie ou de jardin anglais, se frayant un passage à travers les roseaux et murmurant doucement dans une verte prairie émaillée de

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