‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 141 sur 209 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

des temps héroïques, que la demeure du vicaire d’un Dieu de paix. Les cours intérieures, les appartements privés, les chapelles sont aussi solidement fortifiés que l’extérieur. La grande cour est dominée de tous côtés par des tours et de hautes courtines. Maître de la porte et de l’entrée, l’assaillant qui pénétrait dans cette cour n’avait, pour ainsi dire, encore rien fait. Chaque bâti-, ment exigeait un nouveau siège. C’était réellement le modèle de l’architecture militaire de l’époque.

Les mâchicoulis des courtines constituent la seule décoration extérieure du palais; mais cette décoration est véritablement grandiose. Ces mâchicoulis ne sont pas, comme partout ailleürs, de simples créneaux en saillie ouverts en dessous et soutenus par des consoles rapprochées. D’immenses arcades ogivales sont établies à deux pieds environ au-devant du mur de la construction; les piliers de ces arcades servent de contreforts au mur; chaque vide entre une arcade et le mur forme un large mâchicoulis. Ce mode de défense était formidable. Au lieu de pierres et de traits, on pouvait jeter par ces énormes vides des poutres entières qui, déviées par l’inclinaison du mur, devaient renverser dix échelles à la fois, balayer le rempart et écraser d’un seul coup toute une rangée de mineurs s’il s’en trouvait d’assez hardis pour essayer d’en saper le pied.

La défense était complétée par sept tours carrées d’une épaisseur et d’une élévation telles, qu’elles pouvaient défier là mine et tous les projectiles lancés par les engins alors en usage, et dont l’inébranlable solidité a résisté jusqu’à ce jour à toutes les causes de destruction : la tour de Trouillas, la tour de la Gâche qui servait de guette, la tour Saint-Jean, la tour Saint-Laurent, la tour de l’Estrapade, la tour des Anges et la tour de la Campane, ainsi nommée parce qu’elle était voisine du petit campanile qui portait cette fameuse cloche d’argent qui ne sonnait qu’à l’élection et à la mort du pape.

.A l’intérieur du palais, la magnificence de l’ornementation offrait un frappant contraste avec la rudesse et la sévérité de

AVIGNON

l’extérieur. Si les architectes, ou plutôt les ingénieurs militaires qui élevèrent ces fortes murailles étaient tous des Français, les décorateurs furent presque tous des artistes italiens. Et quels artistes! Les murs des chapelles, de la plupart des salles et des galeries étaient couverts de fresques admirables exécutées par quelques-uns des plus illustres représentants des grandes écoles qui, à cette époque, faisaient la gloire de Florence, de Pise, de Sienne, de Pérouse.

Les peintures existaient encore en grande partie au commencement du siècle. Dans la grande chapelle inférieure à deux nefs, appelée la salle du Consistoire, où siégeait le tribunal de la Ruota, là môme où Jeanne de Naples sut si bien charmer le Sacré Collège par son éloquence et sa beauté, on voyait autrefois une représentation du Jugement dernier. Au-dessous se trouvaient toutes les nations, chacune dans leur costume, au milieu desquelles les ministres de Dieu choisissaient les élus et rejetaient les réprouvés dans les flammes de l’enfer. Entre les croisées étaient représentés le Calvaire et différentes scènes de la vie du Christ. Cette salle a été divisée par des planchers en trois étages. La grande chapelle supérieure, qui n’avait qu’une nef, a été aussi coupée en deux par un autre plancher; et l’ensemble a formé longtemps un énorme dortoir à cinq étages pour les soldats de la garnison d’Avignon. Les scellements, les entailles, les encastrements nécessaires pour cette lamentable appropriation, les grattages, et par-dessus tout l’odieux badigeon, ont à peu prés tout détruit. Il ne reste plus, dans deux voussures de l’abside, qu’une vingtaine de figures de prophètes ou de sybilles qui se détachent sur un fond bleu constellé. Ces personnages nimbés d’or, vêtus avec une grande richesse, représentent Ezéchiel, Jérémie, Isaïe, Moïse, Abdias, Michée, Nahum, Malachie, Habacuc, Anne, mère de Samuel, Enoch, Job, Salomon, David, Daniel, Osée, Amos, Sophonie, Johel et une sybille.

La tour Saint-Jean, divisée aussi en deux vaisseaux superposés, présente encore des restes de magnifiques peintures.

Môme lüxe, môme décoration dans l’ancienne chapelle Saint-

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