CHAPITRE NEUVIÈME
Etienne, qui était l’oratoire privé de Benoît XII, et dont les voûtes s’élevaient à plus de 20 mètres de hauteur. On y voyait les trophées conquis sur les Maures de Grenade, à la bataille de Tarifa, et l’oriflamme du roi de Castille. Détruite par un incendie, elle a été heureusement relevée depuis peu, et renferme aujourd’hui les magnifiques archives du département de Vaucluse et de la ville d’Avignon, précieuses reliques d’un mémorable passé.
Les grandes salles des galeries, les appartements du pape où rien n’a été respecté, étaient aussi décorés avec la même magnificence; et le dépouillement des Cameralia du Vatican permet de se fendre compte du nombre des artistes et de l’ardeur extrême qu’ils ont déployée. La disparition et la mutilation de ces peintures sont une honte pour notre époque. Ce n’est pas le temps, en effet, qui les a détruites; ce sont les hommes, et presque nos contemporains. Depuis la Restauration, le palais des papes a été presque toujours entre les mains de l’autorité militaire, qui l’a transformé en caserne. En 1817, un régiment corse y était logé. Les soldats, en qualité dTtaliens, avaient le goût des arts et savaient surtout en tirer parti. Des Français auraient vraisemblablement barbouillé les figures des saints; les Corses préfèrent les vendre. Une véritable industrie s’établit dans le régiment. On détachait adroitement la mince couche d’enduit qui recouvrait la peinture. D’ingénieux petits instruments avaient même été fabriqués pour cette opération délicate. On obtenait ainsi de petits tableaux que l’on vendait aux amateurs et même aux officiers. Ce vandalisme s’appliquait naturellement aux plus belles fresques. Celles qui restent, et qui, très certainement, ne sont pas des plus importantes, excitent encore notre admiration et ne peuvent qu’augmenter notre indignation et nos regrets.
Quels furent les auteurs de ces magnifiques peintures? Les noms de Gioto, de Giottino, d’Orcagna, de Simon Memxni ont été souvent prononcés. Mais on ne peut rien affirmer de précis à ce sujet. On sait, cependant, que les papes firent venir à Avignon à cette époque les meilleurs artistes d’Italie.
Le peu qui nous reste de ces merveilles suffit pour donner une
AVIGNON
idée du luxe incomparable qui régnait à la cour d’Avignon au quatorzième siècle. Comme le Palatin des Césars, le Vatican des pontifes de Rome, le Kremlin des tsars, la Ville Rouge des empereurs de la Chine, le palais d’Avignon contenait dans sa vaste enceinte fortifiée tout un monde : églises, salles d’armes et de fêtes, cloîtres, tours et clochers, galeries, musées, tribunal, prison, appartements enfin pour le pape et sa nombreuse maison. A ne juger que par son extérieur, on eût dit seulement une forteresse inexpugnable, moles miranda , comme disait L’Hôpital, une « fière et hautaine masse de pierre », selon l’expression de Nostradamus. Le chroniqueur Froissard l’a dépeint d’un seul trait : c’était « la plus forte et la plus belle maison de France ».
Ce n’est pas ordinairement par la gare du chemin de fer qu’il faut arriver dans une ville si l’on veut en saisir l’ensemble et la physionomie générale. A Avignon cependant, l’impression est excellente. Tout d’abord se développe le long alignement de l’enceinti. des papes, jalonnée de distance en distance, de tours alternativement rondes et carrées. Une brèche est pratiquée dans le rempart, assez ingénieusement flanqué de tours qui prêtent un peu à l’illusion. Une belle avenue vient ensuite, corso bruyant et animé, qui conduit à la place de l’Horloge. Cette place est le cœur de la cité, le forum de la ville moderne, qui occupe exactement la même assiette que celui de la ville ancienne. C’est certainement une des plus gaies de la Provence, avec ses cafés populeux, son théâtre élégant et son beffroi gothique et byzantin où, depuis des siècles, le fidèle Jaquemart offre un bouquet fané à sa femme embéguinée. Ce délicieux bijou architectural, dépendance de l’ancien palais Colonna, devenu depuis la « livrée » d’Albano, mériterait bien d’être dégagé jusqu’à son pied, au grand jour et au grand air. Il est malheureusement entouré de colonnes mas-