CHAPITRE NEUVIÈME
sives et empôté par des monuments administratifs du plus médiocre effet. La place du Palais vient à la suite, presque déserte et dominée par les hautes murailles de la citadelle pontificale. A côté du Palais, est la métropole. Dans le fond, les escarpements et la terrasse du rocher des Doms.
Mieux vaut cependant arriver à Avignon par le Rhône, et surtout par la descente de la colline de Villeneuve de l'autre côté du fleuve .La vue embrasse à la fois toute la vallée, le confluent de la Durance, les remparts et les clochers de la ville, la masse du palais des Papes, le fort Saint-André, les débris de la Chartreuse de Villeneuve couchée dans sa « vallée de bénédiction a, les riches plaines du Comtat, l’énorme relief du Ventoux et tout un horizon de vaporeuses collines noyées dans le ciel bleu de Provence et que limitent d’un côté les petites crêtes rocheuses des Alpines, de l’autre le rideau neigeux des grandes Alpes. Ainsi vue l’ancienne cité des papes présente bien ce caractère de certaines villes italiennes du moyen Age, étagées en pyramide, à demi aériennes, entourées d’eau de tous côtés, enfermées dans leur gracieuse ceinture de murailles crénelées et couronnées de flèches, de campaniles et de tours. Comme dans les vieilles estampes, on placerait volontiers au-dessus une sainte famille tranquillement assise dans les nuages sur un fond bleu et or, et une échelle d’anges descendant joyeusement du ciel vers leur petite Jérusalem terrestre où l'on menait en somme assez bonne vie; en bas, dans la plaine, suivant les bords du Rhône ou le traversant sur le pont merveilleux, la foule des bergers et des paysans avec leurs chars et leurs troupeaux, et toute une procession de bons pèlerins et de beaux évêques, crosse à la main et reluisant au gai soleil dans leurs chapes de soie et de velours.
Dix-neuf conciles se sont tenus à Avignon. Avant 1789, on y comptait une métropole, sept paroisses dont cinq collégiales, vingt-sept couvents de religieux, vingt-deux de religieuses, sept confréries de pénitents, trente-deux congrégations religieuses, sept collèges ou séminaires, quatorze chapelles ou oratoires, dix-huit hôpitaux ou maisons de charité. Presque tous les ordres
AVIGNON
religieux du monde y étaient représentés. Chacun de ces établissements avait naturellement sa tour, son beffroi ou tout au moins un modeste campanile dont la cloche, presque loüjours en mouvement, annonçait à la fois les heures et tous les exercices de la journée. Avec la ceinture d’eau qui l’entourait alors de tous les côtés, c’était bien Yisle sonnante de Rabelais; c’est encore aujourd’hui la ville de France où l’on carillonne peut-être le plus. Non seulement les heures, les solennités et les fêtes, les anniversaires, les cérémonies religieuses ou laïques, mais les incidents périodiques, quotidiens ou même imprévus de la vie publique — élections, réunions de corps, services municipaux, arrosage, incendie, inondation, mesures de police, etc., — sont annoncés par d’interminables sonneries qui sont pour les habitants un véritable langage.
Au quatorzième siècle, à l’apogée de la puissance pontificale, la ville, peuplée d’églises, de couvents et de palais, présentait un éclat et une animation incomparables. « Qui n’a pas vu Avignon du temps des papes n’a rien vu. Pour la gaieté, la vie, l’animation le train des fêles, jamais une vie pareille. C’étaient, du matin au soir, des processions, des pèlerinages, des rues jonchées de fleurs et tapissées de haute lice, des arrivages de cardinaux par le Rhône, bannières au vent, galères pavoisées, les soldats du pape qui chantaient du latin sur les places, les crécelles des Frères quêteurs. Puis, du haut en bas, des maisons qui se pressaient en bourdonnant autour du grand palais papal comme des abeilles autour de leur ruche. C’était encore le tic-tac des métiers à dentelles, le va-et-vient des navettes tissant l’or des chasubles, les petits marteaux des ciseleurs de burettes, les tables d’harmonie qu’on ajustait chez les luthiers, les cantiques des ourdisseuses. Par là-dessus le bruit des cloches, et toujours quelque tambourin qu’on entendait ronfler là-bas du côté du pont. Car à Avignon, quand le peuple est content, il faut qu’il danse; et comme en ce temps-là les rues de la ville étaient trop étroites pour la farandole, fifres et tambourins se portaient sur le pont, au vent frais du Rhône, et jour et nuit l’on y dansait.*.