CHAPITRE NEUVIÈME
Ah! l’heureux temps! l’heureuse ville! des hallebardes qui ne coupaient pas, des prisons où l’on mettait le vin à rafraîchir! jamais de disette, jamais de guerre... (1)!
Cette manière charmante de présenter l’histoire d’Avignon à l’époque des papes comme un scénario d’opéra-comique ne manque certainement pas de couleur locale. Mais la vérité est quelque peu différente, bien autrement grandiose et quelquefois tragique. Dans ce formidable palais apostolique, entre les murs duquel s’est concentrée, pendant plus d’un demi-siècle, la vie du monde, et dont l’origine même fut un grand événement historique, sept papes ont régné; et quatre d’entre eux, Jean XXII, Benoit XII, Clément VI et Urbain V, ont été à plusieurs reprises les arbitres suprêmes du sort des trônes et des nations. C’est là que se rendirent respectueusement les ambassadeurs de Louis de Bavière, de Charles le Bel et de Philippe de Valois, et que se décida le sort de la France, de l’Italie et de l’empire d’Allemagne, que le pape reçut le roi de France Philippe VI, les envoyés du khan des Tartares et de l’empereur de Constantinople, le roi de Majorque et les glorieux trophées de la bataille de Tarifa.
Avignon était bien alors, en effet, la première ville de l’Occident. Autant qu’on peut en juger par les actes et les documents de l’époque, sa population fixe devait approcher de quatre-vingt mille âmes, sans compter un nombre considérable d’étrangers qu’il est impossible d’évaluer : marchands et pèlerins de toutes les nations, juifs exerçant tous les métiers, fabricants et artistes de toute sorte, pénitents de toutes les couleurs, docteurs et hérétiques de toutes les écoles, religieux de tous les ordres, princes, seigneurs, évêques, clercs, hommes d’armes, aventuriers, astrologues, jongleurs, spadassins, rufians et ribauds de tous les pays.
Le va-et-vient de cette population cosmopolite, le train princier d’une cour opulente, prodigue de fêtes et protectrice attitrée de
(1) A. Daudet, la Mule du Pape.
AVIGNON
tous les arts, et par-dessus tout le tempérament de cette jolie race provençale, vive, impressionnable, toujours amie du mouvement et du plaisir, ne pouvaient guère s’accommoder avec le calme et le recueillement de la vie religieuse simplement et honnêtement pratiquée; et, en fait, Avignon passait pour être la ville la plus frivole et môme la plus dépravée du monde latin. Il faut lire â ce sujet les lettres secrètes de Pétrarque. C’est pour lui un thème inépuisable de diatribes et d’accusations. « Les mœurs de Babylone, ditril, l’orgueil de Nemrod et de Cambyse, les infâmes voluptés de Sémiramis, toutes les turpitudes de l’antiquité se reproduisent à Avignon... Tout ce qu’il y a sur la terre de perfidie, de ruse, d’impiété, de mœurs détestables est amoncelé sur les bords du Rhône... On y méprise Dieu, on y adore l’argent, on y foule aux pieds les lois divines et humaines... C’est un égout dans lequel viennent se réunir toutes les immondices de l’univers, un marais infect... Tout y respire le mensonge : l’air, la terre, les maisons et surtout les chambres à coucher... (1). »
C’est un peu à la cour pontificale que Pétrarque attribue la cause de celte dépravation. Assez peu respectueux pour les papes qui l’avaient cependant comblé de bienfaits, il s’en prend surtout à leur entourage, aux cardinaux et à tout ce qui les touche; il les appelle des « satrapes ». « Parce qu’ils portent, dit-il, un petit morceau de pourpre rouge sur le dos, ils se croient supérieurs aux autres hommes et méprisent le reste du genre humain; ils se couvrent d’or comme des despotes de l’Asie, sont avides de présents et n’accueillent bien que ceux qui les payent. » Il leur reproche d’aimer le luxe, d’habiter des palais somptueux, de boire plus que de raison des vins de France, de mentir effrontément, d’avoir des mœurs déplorables, de se livrer à d’infàmes plaisirs, d’entretenir des pourvoyeurs qui battent le pays pour leur découvrir et leur amener de belles femmes; et une de ces lettres contient môme l’histoire étonnante entre toutes d’un cardinal ingénieux qui revêtit un jour un cos-
(1) Pétrarque, Family XII, 2.