‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 146 sur 209 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

étroites et tortueuses, grands murs de couvents, hôtels déserts, anciens palais cardinalices aux fenêtres géminées, portes à moulures surmontées d’écussons, ferrures massives aux ouvertures des rez-de-chaussée. De distance en distance, de vieilles églises abandonnées, des tours à créneaux, des clochers qui se dressent comme des minarets. A tous les carrefours, de jolies niches de madone au-devant desquelles un petit lampadaire est suspendu par une console en fer du travail le plus délicat et le plus varié, allumé chaque soir par les habitants du quartier. Sans la Révolution qui a tout détruit ou mutilé, et les jésuites qui ont tout enlaidi, — nous avons à peine besoin de dire que nous ne parlons qu’au point de vue de l’art, — Avignon présenterait certainement une collection de monuments religieux aussi riche que les plus belles villes de l’Italie.

Tout cela n’est plus aujourd’hui qu’un décor un peu disloqué, à peine un souvenir. Sous son armure de chevalier et son vêtement d’église, la ville n’a rien de mystique et garde, au contraire, un vieux fonds de sensualité toute païenne. Depuis qu’elle a cessé d’être la ville des papes ,elle est devenue celle des félibres et des « cigaliers », sortes de tziganes de la proésie provençale, qui sont un peu les continuateurs des troubadours. Le carillon de leurs rimes s’ajoute à celui de ses églises. Leur langage accentué, leurs périodes vibrantes font retentir tous les échos de la ville et de la banlieue. Ils sont partout les rois des fêtes populaires; et Avignon est presque toujours en fête : fêtes officielles, religieuses, artistiques, votives, champêtres, et surtout fêtes de quartiers qui se déplacent successivement dans tous les faubourgs et durent des semaines entières, avec leurs bals, leurs concerts en plein air, leurs processions, leurs champs de foire, leurs feux de joie et leurs interminables banquets. C’est le pays des couleurs vives et tranchées, de la gaieté bruyante, des plaisirs faciles, de la vie en dehors. Dans ce grand ciel bleu de Provence, sous ce soleil prodigue dont l’ardeur est tempérée par la brise du Rhône, Avignon, baignée par son large fleuve, dominant de son acropole monumentale une immense plaine qui ne le cède eh rien aux plus

AVIGNON

fertiles de la Toscane, se dresse noblement avec des allures d’ancienne capitale; mais l’aimable petite souveraine presque déchue a surtout une grâce, une harmonie et des mœurs toutes florentines. Ville élégante, sonore, artiste, chantante, parfumée, un peu frivole peut-être et amoureuse, mais charmante entre toutes, véritable perle de celte vallée historique du Rhône dont elle rappelle les plus grands et les plus poétiques souvenirs

Page 1