‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 149 sur 209 · CHAPITRE DIXIÉME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÉME

merciale. Il y a à peine cinquante ans, sa foire était, comme celle de Leipzig, l’un des grands marchés de l’Europe. Les tartanes, et mémo les petits bricks de la Méditerranée, venaient mouiller le long des quais de l’antique Ugemum. On voyait alors débarquer en masse, au pied de la colline du Château, tous les trafiquants de la région méditerranéenne : l’Espagnol avec ses oranges, le Marocain avec ses cuirs, l’Africain avec son tabac et ses dattes, le Turc et l’Egyptien avec leurs parfums, leurs tentures et leurs tapis. On y vendait en gros les huiles de Provence et de Gènes, les produits manufacturés de la France et de l’Angleterre, les draps et les peaux du Nord, les vins du Midi, les salaisons de l’Ouest, les aromates et les épices de l’Orient. C’était, pendant six semaines le plus grand, presque l’unique marché d’approvisionnement de l’Europe méridionale, — immense bazar en plein soleil, où toutes les langues se mêlaient dans un indéfinissable jargon qui tenait b la fois du provençal, du catalan, de l’italien, du grec et de l’arabe, — singulier amalgame de mots sonores et bariolés, agglutinés ensemble comme des coquillages, ramassés au hasard sur tous les rivages de la grande mer latine.

Aujourd’hui, la place est déserte. Les chemins de fer ont porté un rude coup à la batellerie du Rhône, et tué la plupart des anciens marchés. La foire de Beaucaire, dont l’époque était la grande échéance commerciale du Midi de la France, n’existe plus que de nom; et c’est à peine si quelques saltimbanques viennent, pendant une quinzaine de jours, amuser un public de plus en plus rare sur le magnifique cours ombragé de platanes séculaires où venaient jadis se pavaner les grands seigneurs et les belles dames de toute la Provence, et s’étaler les produits du monde entier.

De toutes les villes de la région du bas Rhône, Arles est certainement celle qui a le plus décliné depuis les temps antiques.

LA RÉGION D'ARLES

C'était, après Rome, la première ville de l'Occident, la résidence préférée des empereurs, le port le plus fréquenté de la Gaule, bien supérieur môme à ceux de Marseille, de Narbonne et de Fréjus, égal peut-être à celui d'Ostie. Ce n’est plus aujourd’hui qu’une énorme bourgade, à peu près oublieuse de son histoire, simple escale de la navigation du Rhône ,presque sans commerce sans industrie, et n’ayant guère qu’un intérôt de souvenirs. Cette décadence est due en grande partie au changement qui s’est opéré dans la nature de son territoire. Arles était, à l’époque romaine, entourée de toutes parts par les eaux. C’était une ville tout & fait maritime. Comme Venise dans sa lagune, elle vivait de sa batellerie, l’une des plus puissantes et des plus variées de l’époque. Elle avait sous ses murs mômes le Rhône et des étangs navigables; et par ces étangs elle communiquait librement avec la mer.

Le nom d’Arles a soulevé de grandes discussions parmi les étymologistes. Les uns y voient une origine celtique, ar-lalh , lieu humide, à cause des marais qui entouraient la ville primitive; d’autres le regardent comme grec, Ap*K, Mors, peuple de Mars; quelques-uns môme, comme latin, ara-lata , autel élevé, parce que les Romains y auraient trouvé un autel consacré à Diane d’Ephèse, par les Grecs phocéens de Marseille. Il est assez évident, cependant, que le nom d'Arelate n’a une physionomie ni grecque ni romaine; et le radical ar, que l’on retrouve non seulement dans le nom des Volkes Arékomikes, mais encore dans celui de plusieurs peuplades de la môme contrée, les Arnemetici, les Arandunici, etc. (1), semble indiquer que la ville d’Arles était contemporaine de ces anciennes peuplades, et existait déjà dans le cinquième siècle avant noire ère. Avienus la désignait sous le nom de Théliné (6^Xyj, mamelle), faisant ainsi allusion à la richesse de son terroir. Arles était, en effet, située sous les Grecs, comme de nos jours, à la pointe de cette Camargue fiévreuse,

(1) Girxir-Durand, Mémoire i de VAcadémie du Gard . Années 1WI et 1871*

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