‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 150 sur 209 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

marécageuse, mais éminemment fertile, et qu*on appelait, à juste titre, le grenier de l’armée romaine, horrea ac cellaria totius mililiæ romanæ.

Il est donc possible que l’ancienne Théliné ait eu une réelle importance vers le cinquième ou quatrième siècle avant notre ère, à l’époque où les colonies grecques sont venues s’établir sur le littoral; qu’elle ait ensuite décliné, et que, rajeunie plus tard par la colonie romaine de Jules César, elle ait repris un nouveau mouvement ascensionnel jusqu’au siècle de Constantin qui marque son apogée.

On ne saurait indiquer, môme avec une assez large approximar tion, la date probable des premières constructions de la ville d’Arles aujourd’hui disparues. Le silence des historiens est sur ce point unanime. La fondation d’Arles n’a môme pas de légende sérieuse. Peu de villes cependant peuvent se flatter d’avoir une origine plus ancienne. Des fouilles récentes ont ramené au jour, à plusieurs reprises, dans la plaine et sur les coteaux qui l’entourent ,un nombre considérable de sépultures, d’ossements, de perles en or et en jais, d’armes grossières en fer et en pierre, qui correspondent à ces époques incertaines que l’on désigne aujourd’hui sous la dénomination élastique de « préhistoire ».

Mais sans parler de cette période un peu nébuleuse sur laquelle la saine critique n’a pas de prise, et où l’imagination joue toujours un certain rôle, il est probable que l’agglomération artésienne, constituée dans le principe en oppidum fortifié, a été pendant de longs siècles celtique de mœurs et de langage; qu’elle a bénéficié de très bonne heure de son heureuse situation topographique sur un petit plateau insubmersible aux embouchures de l’un des plus grands fleuves de l’Occident; qu’elle a ainsi vécu riche, peuplée, à l’état dé ville marchande, emporium à la fois maritime et continental, et qu’elle peut hardiment porter sur le front de ses plus anciennes ruines une de ces dates effrayantes dont la Syrie et l’Egypte semblent avoir seules le privilège, — 1500, peutôti# 2000 ans avant Jésus-Christ.

LA RÉGION D’ARLES

L’origine très ancienne d’Arles est donc de la plus grande probabilité; mais ce qui est tout à fait certain, c’est qu’en ces temps éloignés les eaux du Rhône et des étangs venaient battre de tous côtés les murs de la ville et lui donnaient une physionomie lacustre, presque maritime. A l’origine de notre ère, le niveau de la campagne d’Arles était presque partout inférieur à celui des eaux moyennes du Rhône. Le fleuve n’était pas contenu comme aujourd’hui dans un lit défini. Les digues n’existaient pas; et la ville était presque entourée par les eaux d’une immense lagune, d’une sorte de mer intérieure. Tout le territoire d’Arles, sauf quelques reliefs isolés qui émergeaient, était anciennement un territoire submergé; il est resté de nos jours un territoire submersible; et son existence, comme celle de la Hollande, placée en contre-bas de la mer du Nord, ne se maintient que d’une manière tout artificielle et sous la protection des digues.

Ce n’est pas à l’endiguement seul qu’il faut attribuer la transformation de la campagne d’Arles. L’exhaussement continu du sol est un phénomène commun à tous les marais du littoral. Comme toutes les lagunes, ce vaste bassin est passé ou doit passer par trois périodes distinctes : la première est la période maritime, aujourd’hui terminée, qui a duré tant que la navigation a été possible sur les étangs, qui paraît avoir atteint son apogée sous la domination romaine, vers le quatrième siècle, et s’est prolongée jusque dans le seizième, époque où les étangs, transformés en marais pestilentiels, ont été l’objet des premières études de dessèchement.

Le sol s’est ensuite graduellement colmaté. Les pluies ont entraîné dans les parties basses les terres qu’elles avaient détachées des parties plus élevées. Les inondations successives du Rhône et de la Durance ont déposé, depuis vingt siècles, une prodigieuse quantité d’atterrissements. Les étangs, qui communiquaient entre eux, ont été isolés et se sont trouvés réduits à l’état de mares croupissantes. Une grande partie des terrains autrefois noyés a émergé pendant les sécheresses, en produisant des éma-

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