CHAPITRE DEUXIÈME
fleurs (1)? Des roseaux sur un sol de granit, au milieu des glaces éternelles, à 2,500 mètres au-dessus du niveau de la mer!
D’une manière générale, cependant, on ne doit pas considérer le glacier du Rhône comme la principale source du fleuve, et il faut envisager le phénomène de plus haut et dans son ensemble. Le glacier que nous venons de décrire n’est pas le seul réservoir qui écoule ses eaux dans le fend de la vallée. Il n’est ni le plus haut ni le plus vaste. C’est seulement celui qui se trouve le plus au fond dans le grand couloir du fleuve; et c’est de cette situation qu'il a pris le nom, à l’exclusion de tous les autres, de « glacier du Rhône ».
D’autres réservoirs alimentaires du fleuve ont une bien autre importance.
Nous avons dit que le glacier du Rhône n’a que 23 kilomètres carrés de superficie. Presque à côté de lui, le grand glacier d’Alelsch, suspendu aux flancs des massifs de la Yungfrau et du Grimsel, a une longueur de près de 24 kilomètres et une superficie de 150 kilomètres carrés. Le calcul approximatif de sa masse a donné 22 milliards de mètres cubes de glace; et cet immense réservoir n’est encore qu’un des éléments de l’alimentation du fleuve.
Le long sillon du Valais, creusé au cœur même des Alpes, orienté presque exactement de l’Est à l’Ouest, mesure, en effet, près de 40 lieues depuis les pics neigeux qui dominent le col de la Furka jusqu’aux rives verdoyantes du Léman. Ce sillon, le plus long, le mieux dessiné de la Suisse, est bordé de deux chaînes escarpées qui se détachent toutes les deux du Gothard : au Nord, les Alpes Bernoises; au Sud, les Alpes Pennines. La vallée, resserrée entre ces puissantes murailles, atteint à peine une lieue dans sa plus grande largeur.
Les Alpes Bernoises courent presque parallèlement au Rhône
(1) Au pied du mont Adule , entre mille roseaux ,
Le Rhin , tranquille et fier du progrès de $es eaux ,
(Boileau, Êp. iv.)
LE KIIONE ALPESTRE ET LE VALAIS
qui baigne leur pied. La chaîne méridionale des Alpes Pennines s’écarte, au contraire, graduellement du fleuve, s’arrondit en arc de cercle et le rejoint ensuite. Des deux côtés se dressent les plus hauts sommets des Alpes : la Yungfrau, le Finster-Aarhorn, le Simplon, la Gemmi, le mont Rose, le Cervin, le Mischabel, dont les crêtes supérieures dépassent toutes 4,000 mètres. A leurs cimes resplendissent au soleil des amas de névés étincelants. Des deux côtés du vallon s’ouvrent seize vallées latérales, trois dans la vallée septentrionale des Alpes Bernoises, treize dans la chaîne méridionale des Pennines, sans compter les petits couloirs secondaires. Ces vallées écoulent dans le thalweg principal les eaux de près de quatre-vingts affluents, dont quelquesuns, comme la Viège et la Dranse, ont, en temps de crue ou de débâcle, une importance plus considérable que le Rhône luimême. Dans ces gorges, les unes boisées, les autres abruptes, s’entassent deux cent cinquante-sept glaciers; et trente petits lacs aux reflets d’acier sont enchâssés dans des cirques de rochers souvent inaccessibles.
Ces neiges et ces glaces font à tout le pays une ceinture immaculée. Tous ces glaciers avancent ou reculent tour à tour, poussant devant eux, avec une irrésistible puissance, leurs moraines frontales, précipitant leurs avalanches de neige, de glace et de rochers, et remplissant comme des coulées de lave les vides ouverts devant eux et au-dessus de la vallée.
Rien ne rappelle la vie à ces hauteurs. Le paysage y est aujourd’hui le même qu’il y a six mille ans. L’homme se sent isolé et comme perdu dans un monde qui n’est pas fait pour lui. Dans ces solitudes mornes et glacées, sur ces plateaux couverts d’une épaisse et fine poussière de neige que le vent balaye sans cesse, au pied de ces sommets à peine couverts de croûtes végétales, de mousses et de lichens, la présence d’un être animé semble un accident et un contraste. De loin en loin, le cri rauque de l’épervier retentit dans le grand silence, semblable à un appel funèbre. L’air raréfié suffit à peine à la poitrine haletante. Une