‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 151 sur 209 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

nations malsaines. C’est la période marécageuse ou paludéenne, que nous pourrions, à juste titre, appeler aussi période pestilentielle. Arles la traverse encore; et, bien qu’elle semble toucher à sa fin et que l’état sanitaire soit incontestablement supérieur à celui des troi9 derniers siècles, il est probable qu’il faudra attendre quelque temps encore avant d’entrer définitivement dans la troisième et dernière période, qui sera la période agricole.

Les marais d’Arles forment aujourd’hui et formaient surtout, dans les temps anciens, un immense bassin qui commençait à Tarascon, s’étendait au Sud de la chaîne des Alpines, aux confins de la Crau, et se prolongeait jusqu’au golfe de Fos.

On peut, dès lors, se représenter assez bien l’aspect de la ville antique, assise sur son plateau de 10 à 20 mètres d’altitude, entourée, du côté de l’Ouest, par le grand bras du Rhône, et baignée, du côté de la Crau, par une véritable mer intérieure. Le village de Castelet , le Mont-d*Argent, Pierre-Feu , Trébouille , les montagnes de Cordes et de Montma\our étaient des îles; et la communication d'Arles avec ce petit archipel ne pouvait avoir lieu que par eau. Cette navigation elle-même était d’une nature toute spéciale. La profondeur très variable des étangs ne permettait pas l’accès des navires de charge. Dans la plupart des cas, ces nappes d’eau étaient seulement flottables, et il eût été absolument impossible de s'y engager avec des bateaux calant seulement l m ,20. On y pénétrait alors au moyen de radeaux de formes et de dimensions diverses, et qui étaient soulevés sur des outres, de manière à ne déplacer qu’une tranche d’eau assez mince. C’est ainsi que les riverains de l’Euphrate sillonnent encore aujourd’hui le cours de leur fleuve et les marais qui l’environnent.

Ce n’était pas seulement les marais d’Arles, de Montmajour et des Baux que parcouraient ainsi ces « utriculaires » utriculariæ naves. La Durance, qui n’est pas même aujourd’hui flottable, était navigable sur une grande partie de son cours. Un chantier important de construction de barques existait à Pertuis; et les

LA RÉGION D’ARLES

branches, aujourd’hui atterries de la Duransole et du Vigueirat, ainsi que tous les étangs disparus qui se trouvaient alors au Nord de la chaîne des Alpines, étaient pour ainsi dire, peuplées de ces singuliers nautoniers dont le siège principal paraît avoir été Saint-Gabriel, Ernaginum. On a retrouvé, en effet, dans la petite église romane de Saint-Gabriel, qui forme, du côté de Tarascon, le cap avancé de la chaîne des Alpines, une inscription pleine d’intérêt, incrustée dans un des bas côtés du chœur, et qui fait mention des corporations de mariniers et d’utriculaires d’Arles, des Durances et (TEmaginum.

L’existence de ces corporations nous est révélée par un grand nombre d’inscriptions connues depuis longtemps du monde savant, et l’on peut conclure très sûrement que la navigation dans la région d’Arles était, à l’époque impériale, divisée en trois catégories parfaitement définies. C’étaient d’abord les navicularii marini , presque tous nomades et étrangers, appartenant, en général, à la nationalité grecque, dont les navires pouvaient tenir la mer, et se rendaient jusqu’à Marseille. Puis venaient les bateliers des Rhônes et des Durances, nautæ Rhodanici , Drutnlici % qui habitaient indistinctement toute la vallée du grand fleuve depuis Lyon jusqu’à la mer, et ne venaient à Arles que pour y faire escale. Les utriculaires enfin, utricularii , naviguaient à la surface des étangs et faisaient presque tous partie de la famille artésienne. Beaucoup plus nombreux que les autres, et surtout beaucoup plus attachés à ce sol spécial qui n’était ni la terre ni l’eau, ils constituaient la population réellement originale de ce territoire étrange aujourd’hui si profondément modifié. Il y avait donc simultanément une flotte maritime, une flotte fluviale et une flotte paludéenne.

On conçoit l’activité maritime et commerciale qui devait animer la ville d’Arles aux premiers siècles de notre ère. A cheval

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