CHAPITRE DIXIÈME
des Gaules,c’est-à-dire un demi-siècle avant Jésus-Christ, Arles ne fût, depuis longtemps déjà, fort étendue, populeuse, riche et commerçante. Peu après la fondation de Massalia, les Grecs avaient gagné de proche en proche sur la zone littorale. A Arles, ils avaient acquis une sorte de droit de cité et s’étaient tout à fait greffés sur la population autochtone.
Grâce à eux, la marine, l’agriculture, l’industrie, tous les arts avaient pris un rapide développement; c’étaient eux principalement qui alimentaient le9 chantiers de construction navale, disposés sur les deux rives du Rhône, assez vastes, assez bien outillés pour que César ait pu y faire construire la flotte qui devait lui servir au siège de Marseille. La ville barbare devint bientôt marchande et l’un des premiers comptoir, emporia , peutêtre même le plus important, et, à coup sûr, le mieux situé de toute la Gaule.
Ce fut vers l’an de Rome 707 (46 avant J.-C.) qu’eut lieu la transformation d’Arles gréco-celtique en colonie romaine. Depuis trois ans, la Gaule était réduite à l’état de province. César chargea l’un de ses questeurs, Claudius Tiberius Nero, père et grand-père de trois enfants qui, pour le malheur de l’humanité, * devaient être Tibère, Claude et Caligula, de conduire dans la Narbonnaise deux colonies, dont l’une s’installa définitivement à Arles, et la seconde vint renforcer l’ancienne colonie civile de Narbonne, fondée depuis près de trois quarts de siècle (118 ans avant J.-C.), et qui commençait visiblement à décliner. Suétone est le seul des historiens qui nous ait conservé le souvenir de cet événement considérable, l’un des premiers actes de colonisation « militaire » que Rome ait accomplis en dehors de l’Italie.
Le rôle de ce Tibère, envoyé seulement dans les Gaules comme chef des triumvirs, fut d’assigner, suivant l’usage romain, des terres aux soldats vétérans qui devaient former le noyau des deux colonies naissantes. Six mille hommes de la sixième légion occupèrent la ville et la campagne d’Arles, qui s’appela Arelate Sextanorum . C’était, en effet, une véritable prise de possession militaire, faite sans violence à la vérité, mais avec la rapidité, la
LA RÉGION D’ARLES
discipline et la méthode des opérations de guerre bien conduites. Tacite nous dépeint ces vétérans de la république, précédés de leurs tribuns et de leurs centurions, entrant en ordre dans leur nouvelle patrie comme dans une ville prise de force, et sachant très bien qu’ils ne rencontreraient aucune velléité de résistance.
Derrière eux marchaient une nuée de fonctionnaires spéciaux, désignés sous le nom A'agrimensores , ou mesureurs des champs, chargés d’arpenter, de mesurer et de répartir entre les nouveaux arrivants une portion des terres de la colonie. Puis venait toute une hiérarchie d’employés civils, religieux, judiciaires, administratifs, ayant chacun leurs fonctions parfaitement définies, leurs attributions toutes tracées, et placés sous la direction unique d’une sorte d’administrateur général qui prenait le nom de curator coloniæ, et qui était comme le moteur principal de cette machine gouvernementale parfaitement montée. C’était, en un mot, une petite Rome qui se transportait tout d’une pièce sur un nouveau territoire avec son armée, ses citoyens et ses cadres de fonctionnaires et de magistrats. Une cour ou curie, image du sénat, était immédiatement installée; et les décrets de ses décurions étaient pour la colonie l’équivalent des sénatus-consultes de Rome. On répartissait l’autorité civile et militaire entre les mains de9 triumvirs et des décemvirs ou consuls; c’étaient eux qui représentaient la force et le pouvoir. La police et l’administration étaient confiées aux censeurs, aux questeurs et aux édiles. La religion enfin était livrée à l’exploitation de tout un attirail de ministres et de prêtres, augures, pontifes, flammes voués au culte assez complexe des dieux de l’époque et plus tard des empereurs divinisés.
En quelques années, une véritable armée d’ouvriers de toute nature construisit les mêmes édifices publics que sur les bords du Tibre : un capitole, un forum, des temples, des arcs de triomphe, des aqueducs, des marchés, etc., et surtout des lieux de repo9 et de plaisir : un cirque, des théâtres et des bains. L’aspect de la ville et de la campagne d’Arles fut complètement changé, la populeuse bourgade transformée et enrichie; et, tout