‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 155 sur 209 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

que d’envoyer, avec quelques présents, une ambassade à leur roi Senannus, Nannus ou Nann, qui habitait Arles. C’était, par une heureuse coïncidence, le jour môme où Nann réunissait à sa table les principaux guerriers de sa tribu et devait demander à sa fille Gyptis de se choisir un époux parmi eux. L’arrivée du jeune Grec fut un véritable coup de théâtre. Il prit place au banquet. Sa bonne grâce naturelle, ses manières séduisantes, la noblesse et l’élégance de sa personne et de ses traits contrastaient avec l’allure farouche et vulgaire des autres convives. Libre dans son choix, impérieuse et passionnée, cédant peut-être à un vague désir d’indépendance et à l’attrait de l’inconnu, la blonde fille du Rhône s’avança résolument vers lui, et, sans écouter les murmures de ses prétendants éconduits, lui tendit fièrement la coupe symbolique des fiançailles. Protis la porta sans hésitation à ses lèvres, et l’alliance fut conclue.

L’exemple de Gyptis entraîna un certain nombre de ses compagnes; et la colonie naissante se construisit à la» hâte quelques habitations, un temple et une première enceinte qui devait la mettre à l’abri d’un coup de main. Il était temps; car le souvenir de l’injure reçue, la prospérité et le développement rapide de la jeune colonie et probablement la défection plusieurs fois renouvelée de leurs femmes et de leurs filles avaient excité au plus haut degré la haine jalouse des Ségobriges. Profitant des fêtes de Flore, ils se présentèrent un jour en grand nombre, après avoir introduit dans les murs de la ville des armes cachées dans des chars couverts de feuillage. Mais l’amour, qui avait fondé la ville ionienne, devait aussi la sauver. C’était, paraît-il, dans la destinée des filles d’Arles de subir le charme des enfants de Phocée. Une jeune femme dévoila le complot. Les Massaliotes s’emparèrent de ces armes mêmes qui devaient leur être fatales, et une sanglante hécatombe consolida à tout jamais leur établissement sur la côte ligurienne. Ils appelèrent alors leurs frères d’Ionie. Ceux-ci arrivèrent en masse; et la fortune de Massalia suivit dès lors une progression merveilleuse.

LA RÉGION D’ARLES

C’est toujours avec regret qu’on est obligé de renoncer à une légende et de retomber dans la réalité de l’histoire. Celle que nous venons de rappeler offre une saveur étrange et une sorte de grâce un peu barbare, qui la rendent particulièrement poétique et séduisante. Mais nous devons à la vérité historique de déclarer qu’aucun document sérieux ne permet d’afiirmer l’existence de Nann, de Gyptis et du jeune Grec qui fut le héros de cette aventure un peu trop romanesque.

Ce qu’il y a de certain, c’est que l’invasion des Grecs fut non seulement très rapide, mais dès leur établissement sur le sol barbare de la vieille Gaule, ils pénétrèrent très profondément la couche celtique que les navigateurs phéniciens avaient à peine effleurée. Le travail de la terre est le principal et même le seul élément d’une colonisation sérieuse; et c’e&t plus avec le fer de la charrue qu’avec celui du glaive que l’on devient le maître définitif et réel du sol occupé. Les émigrants de Phocée eurent le boni sens de le comprendre. Loin de se jeter sur notre littoral comme sur une proie, ils s’en firent une seconde patrie; ils y importèrent tout d’abord les arts usuels et toutes les cultures qui avaient fait longtemps leur gloire et leur fortune sur les rivages de la mer Egée, et développèrent peu à peu, sur le sol de la future Provence, des mœurs plus douces et plus policées, un culte religieux plus noble et plus poétique, le goût des arts et tous les raffinements de la vie demi-orientale. Le pays, jusqu’alors rude et presque désert, fut bientôt peuplé et assoupli. La vigne et l’olivier furent plantés sur tous les versants arides. Tout contribuait d’ailleurs à rappeler aux Grecs la patrie abandonnée. C’étaient les mêmes rochers blancs et calcaires, les mêmes vallons pierreux encadrés de coteaux étagés, aux tons bleuâtres et cendrés, et couronnés de bouquets dè pins; la même flore un peu terne, mais au feuillage toujours vert; — des chênes et des genêts sur les collines, dés tamaris dans le voisinage de la côte, des arbres de Judée et des genévriers de Phénicie, réminiscence de l’Orient. C'étaient surtout le même climat, la même mer et le même ciel. *

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