CHAPITRE DIXIÈME
Cette expansion de la race grecque eut pour premier résultat de créer autour de la métropole une pléiade de colonies massàliotes dont les historiens classiques nous ont donné la liste et rappelé les principaux événements. Depuis la Catalogne jusqu’au golfe de Gênes, la côte était littéralement jalonnée d’établissements marseillais. L'influence gréco-marseillaise ne devait pas toutefois limiter son action à la zone littorale; et des villes relativement éloignées de la mer, telles que Glanum (Saint-Remi), Avenio (Avignon), Vasio (Vaison), etc., ne furent, dans le principe, que des comptoirs grecs en relations constantes avec la métropole.
Strabon et Etienne de Byzance mentionnent presque toutes ces colonies, filles de la cité phocéenne; ils nous les montrent grandissant d’abord sous le patronage de leur mère, puis s’en détachant tour à tour et se créant peu à peu une sorte d’autonomie. Il est remarquable cependant que, dans cette nomenclature, le nom d’Arles ne soit jamais prononcé par eux; mais leur silence semble être une preuve de l’importance considérable qu’aivait depuis longtemps la ville arlésienne. Arles, en effet, n’était plus à créer, Arles existait. C’était, depuis plusieurs siècles, une ville riche et peuplée; et les Phocéens de Marseille, peut-être aussi quelques familles de la Grèce elle-même y étaient reçus en amis; car ils apportaient leur goût pour le négoce, leur amour des arts tranquilles et surtout leur séduction naturelle. Vraie ou fausse, la légende des amours de l’Arlésienne Gyptis et du Grec Protis indique d’ailleurs très bien que la violence n’avait pas été le prélude de la conquête. L’hellénisation de la Provence et de la vallée inférieure du Rhône fut donc une œuvre toute pacifique; et c’est pour cela qu’elle a jeté dans le cœur du pays des racines si profondes et laissé sur notre sol une empreinte si durable.
Plus d’une fille 3’Arles au regard clair, à la taille frêle et gracieuse, aux allures quelque peu sauvages, dut, à l’exemple de sa jeune souveraine, comparer les nouveaux arrivants aux Celtes et aux Gaulois rudes et grossiers, auxquels le sort semblait l’avoir jusqu’alors réservée. Nul doute qu’elles n’aient regardé avec
LA RÉGION D’ARLES
beaucoup d’intérêt ces jeunes navigateurs intelligents, actifs, à la physionomie ardente et fine, qui plaçaient sous le vocable d’une adorable déesse leurs entreprises lointaines, et auxquels, comme la fortune, elles finirent bientôt par sourire et tendre la main. Les enfants de l’Ionie approchèrent presque tous leurs lèvres de la coupe séduisante qu’on leur offrait; et c’est ainsi qu’est né ce type arlésien, pur, correct, noble, éternel honneur de la vallée du Rhône et qui ne se retrouve presque nulle part dans l’Occident.
On a certes beaucoup parlé de la beauté des filles d’Arles. Celle beauté est réelle, et quelques-unes des descendantes de la jeune Gyptis, véritables statues vivantes, semblent donner une vision de la Grèce disparue.
L’Arlésienne, en général, est grande et souple, d’une grâce un peu fière, au profil de camée. La vie heureuse semble frémir dans les ondulations de sa taille. Son nez est droit, son menton très grec, son oreille fine; ses yeux, admirables de dessin, ont quelquefois une expression indéfinissable, et ses sensations subites et véhémentes sont tempérées par une sorte de grâce attique, don précieux de sa mère qu’elle saura transmettre à ses enfants. La tête est toujours coiffée à la grecque, les bandeaux simplement enroulés autour des tempes, les cheveux légèrement relevés sur le sommet, comme ceux de toutes les Vénus classiques, et maintenus par un large ruban lisse qui rappelle la sphendonè antique. Le buste est recouvert d’un fichu de gaze largement échancré sur la nuque et la poitrine, fixé au-dessous du sein par une agrafe presque toujours ornée de pierres fines, noyée dans des flots de mousseline et formant ce gracieux chiffonnage si joliment appelé la « chapelle ». La jupe tombe à plis droits; une grande mante brune, réminiscence de la chlamyde grecque, la recouvre en partie et donne parfois & l’Arlésienne une ampleur et une noblesse toutes sculpturales.