‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 158 sur 209 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

texte pour se donner le plaisir d’une course; et la lutte de force et d’adresse avec ces animaux, quelquefois assez dangereuse, est tellement passée dans les mœurs des Provençaux, qu’on a la plus grande peine à empêcher les enfants eux-mêmes de descendre au milieu d’arènes improvisées sur les places publiques ou en rase campagne, dans des enceintes formées de chars et de voitures couverts de spectateurs que la fièvre du combat finit par entraîner à leur tour dans le cirque.

Mais la course provençale diffère essentiellement de la course espagnole. On n’y tue pas le taureau; on n’y verse pas de sang, et l’on n’y voit jamais ces déplorables scènes d’abattoir et ces épisodes de chevaux éventrés qui réjouissent si fort les aficionados de l'Espagne. Les tueries du cirque espagnol viennent en droite ligne de l’amphithéâtre romain. Les courses de taureaux de la vallée du Rhône sont, au contraire, une réminiscence et ont conservé la tradition des courses thessaliennes.

Les picadores ou gardiens de la Camargue, montés, comme les hippocentaures thessaliens, sur leurs chevaux blancs presque sauvages, poursuivent le taureau, le fatiguent, le harcèlent et le poussent au-devant du groupe des jeunes gens à pied qui l’attendent. Ceux-ci luttent alors contre l’animal excité, le saisissent par les cornes et par le cou, le contraignent à ployer les jambes et à courber la tête, renouvelant ainsi cet exercice violent et dangereux que les Grecs appelaient xepaTiciç, lutte à la corne, et que l’on trouve représenté sur un grand nombre de médailles des villes de la Thessalie, telles que Larissa, Perrhœbia, Pheræ, Tricca, etc. C’est ainsi que l’on voit sur presque tous les bronzes grecs de la vallée du Rhône un taureau fléchissant sur ses jambes de devant, le genou ployé jusqu’au sol, la tête courbée devant 6on vainqueur, et qu’après deux mille ans de distance, les mœurs et les jeux populaires de l’ancienne Hellade se sont conservés sur la terre gréco-gauloise de Provence.

Dans la majeure partie de la Gaule, depuis la conquête romaine, le latin était devenu la langue dominante; et c’est ce qui

LA RÉGION D’ARLES

explique pourquoi toutes les inscriptions gauloises et la plus grande partie des légendes monétaires du Centre et du Nord sont gravées en caractères romains. Dans la vallée inférieure du Rhône, au contraire, les mômes mois gaulois étaient écrits en grec.

Cette particularité, très importante à noter, est un indice frappant de la suprématie intellectuelle de la nationalité grecque, bien que la Gaule méridionale fût devenue une province romaine et que le sort des armes en eût fait une annexe de l’empire. Malgré la conquête, et pendant près de huit siècles, la langue grecque est restée, en effet, la langue dominante de la Provence et de la vallée du Rhône. On parlait grec sur toute la côte; et à Marseille, notamment, la langue latine était si peu connue qu’on était obligé de l’enseigner comme on enseignerait chez nous une langue étrangère. On y a retrouvé, notamment, une plaque de marbre blanc, véritable enseigne sur laquelle, il y a deux mille ans, les Gallo-Grecs pouvaient lire qu’Athénadès, fils de Dioscoride, exerçait la profession de « grammairien latin ». L’inscription, qui est en grec, semble bien prouver que le grec était la langue populaire et la seule connue; sans quoi le fils de Dioscoride n’eût pas manqué de faire graver devant sa porte une inscription latine ou tout au moins bilingue, afin d’être compris du public auquel il s’adressait.

La langue d’une religion naissante et faite pour tous ne saurait être, en effet, que la langue populaire. Le peuple en conserve des débris, alors même qu’elle a disparu ou que les siècles en ont fait une langue morte; et encore aujourd’hui, le pêcheur de la côte marseillaise parle le provençal pur, qui est une véritable langue latino-grecque corrompue, dans laquelle presque tous les mots relatifs à sa profession sont des mots grecs.

Un assez grand nombre de monuments lapidaires de la Provence et du pays d’Arles sont en écriture bilingue, moitié grec, moitié latin, beaucoup en grec seulement. Us abondent à Marseille, à Arle9, à Fréjus, à Antibes, à Aix, à Carpentras, à Avignon, à Nîmes, à Vaison. On trouve très souvent sur les épita-

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