CHAPITRE DEUXIÈME
humidilé froide tombe de la voûte du ciel comme un suaire. On est obligé de lutter à chaque instant contre le vertige des hautes cimes; et on se sent peu à peu envahi par une véritable somnolence, par cette sorte d’engourdissement si bien appelé le « sommeil polaire », trop souvent précurseur de la mort.
En bas, dans le fond de la vallée, les clochettes des troupeaux et le bruissement de la plaine heureuse et vivante se font entendre et s’élèvent jusqu’aux plus hauts sommets comme un immense et lointain bourdonnement. Mais à ces étages supérieurs, on n’est plus, pour ainsi dire, sur la terre; et l’implacable grandeur de la nature muette, immobile et glacée, enlève la sensation même du mouvement et de la vie.
Descendons de ces régions supérieures et marchons vers la mer.
Depuis le glacier supérieur de la Furka, adossé à la croupe méridionale du Gothard, jusqu’au lac de Genève, le lit du Rhône est caractérisé par des pentes en général fort raides, séparées, de distance en distance, par des seuils et des « cluses » très étroites. L’allure des eaux est essentiellement torrentielle. Le Léman marque la première station du fleuve, sa première étape.
Comme dans tous les thalwegs, le profil en long dessine, dans son ensemble, une ligne parabolique dont la courbure est de plus en plus adoucie à mesure qu’on avance vers le lac. Mais cette pente ne décroît pas d’une manière régulière et continue; et c’est par une série de chutes et de brusques dénivellations que le Rhône franchit les 40 lieues qui séparent sa source de son embouchure dans le Léman et passe ainsi de l’altitude 1,763 à celle de 375.
Tout d’abord, en quittant le glacier de la Furka, on s’engage dans une gorge abrupte, sauvage, aux brusques détours. La route
LE RHONE ALPESTRE ET LE VALAIS
de posle qui domine le fleuve est taillée dans la falaise, à mi-côte, souvent en encorbellement. Le Rhône est en bas, à une profondeur verticale de près de trois cents mètres; il faut se pencher pour le voir au fond du précipice où il bondit, écume et roule, dans une série de « rapides » et de cascades, d’énormes blocs aux arêtes encore tranchantes.
Bientôt on entre dans le haut Valais. La gorge a disparu comme par enchantement. La vallée devient un peu plus large, presque horizontale, verdoyante; et des deux côtés se pressent, dans un magnifique ordonnancement, trois étages très nettement dessinés : en bas et sur les premières pentes, les prairies, couvertes de moraines; au-dessus, les bois sombres de pins; plus haut, enfin, les pics dénudés et ébréchés qui montent dans le ciel bleu sous leur manteau de neige. Au fond, le Weisshorn se découpe et fait miroiter son éternelle coupole de glace.
Tous les hameaux du haut Valais, — Oberwalt, Untervassen, Ulrichen, Getschenen, Munster, Beckingen, Bitzingen, Selkingen, Nicderwald, etc., — se ressemblent. Maisons en bois de sapin ou de mélèze d’un roux presque noir, exhaussées sur des pilotis et écrasées par de lourdes toitures formées de grosses poutres de bois à peine équarries, recouvertes de dalles schisteuses; le tout, vieux, pauvre, grossier, humide, mais presque toujours rajeuni et égayé par un véritable luxe d’arbustes et de fleurs, que les habitants cultivent avec amour, à leurs fenêtres, — géraniums, œillets, rosiers, lauriers-roses même, — et qui les consolent de l’âpreté de la nature environnante. Au milieu de ces fourmilières de chalets noirs se détache presque toujours la tour blanchie de l*église, quadrangulaire, couverte en ardoises, et surmontée d’une grosse boule de métal qui brille au soleil. C’est la seule richesse de ces pauvres pays.
Jusqu’à Niederwald, le Rhône coule presque au niveau de la vallée. A Niederwald, il commence à creuser son lit. La tranchée laisse à peine la place de la route et du fleuve. Les deux murs du précipice sont tapissés de sapins. Le paysage est grandiose et sauvage. Le torrent bouillonne en bas, et la route descend en lacets