CHAPITRE ONZIÈME
indispensables de cette trituration, a fait défaut. Les blocs ont été seulement brisés en mille pièces, leurs arêtes arrondies, leur surface polie par le frottement; et, lorsque, aux approches des embouchures, la vitesse s’est brusquement ralentie, l’immense traînée de cailloux roulés s’est répandue dans le golfe, qui a été ainsi comblé sur une épaisseur de près de 20 mètres et à une distance de plusieurs kilomètres en mer.
Les deux courants diluviens venaient des Alpes; le premier dans la direction du Nord, par le grand couloir du Rhône; le second ,du côté de l’Est, par la vallée briançonnaise de la Durance. Leur résultante s’est dirigée vers le Sud-Ouest; et c’est pourquoi l’immense nappe de cailloux charriés s’est déroulée jusqu’aux environs de Cette, et de Nîmes jusqu’à la mer.
Ce fut la Crau primitive, bien autrement vaste que la petite Crau actuelle, et dont on peut évaluer la superficie à près de 250,000 hectares, tandis que le désert pierreux désigné aujourd’hui sous le nom de Crau d’Arles n’a guère que 35,000 hectares d’étendue.
Ce grand épanchement de matériaux roulés est ordinairement appelé diluvium atpin> désignation doublement juste, puisqu’elle rappelle à la fois la cause torrentielle du dépôt et l’origine des matériaux qui le composent.
Cette puissante formation a eu lieu d’ailleurs tout d’une pièce. Le diluvium du Rhône et de la Durance a été, en effet, un accident subit qui, dans un rapide cataclysme, a nivelé la base et construit en quelque sorte la fondation sur laquelle repose le territoire d’Arles, et que les géologues appellent d’une manière si juste le substratum de la Camargue; et c’est au-dessus de cette couche caillouteuse que les inondations périodiques du fleuve ont lentement déroulé le manteau de terre végétale et d’alluvions qui tapisse la cuvette de tous les marais, forme l’assiette de toutes les prairies et constitue en définitive le sol cultivable, et encore assez peu cultivé, de la majeure partie de la plaine actuelle.
L’ossature a donc été l’œuvre d’un jour; l’épiderne, au con-
LES EMBOUCHURES ET LE DELTA
traire, a été et est encore le résultat du travail lent et continu des siècles. La première est une formation géologique, terminée depuis le commencement de l'époque actuelle et qui ne changera pas, à moins que notre planète ne subisse une nouvelle dislocation; le second est en voie de transformation permanente, se modifie sans cesse sous nos yeux et est destiné, dans la suite des âges, par l’action combinée de l’homme et de la nature, à se développer de plus en plus; et c’est ainsi qu’un territoire d'une réelle fertilité remplacera, dans un avenir plus ou moins éloigné, la vaste surface qui n’était, à l’origine des temps, qu'un immense et aride désert.
On ne désigne plus aujourd'hui sous le nom de « Grau » que la partie de la plaine nue et stérile située au Sud-Est d’Arles. Elle est d'ailleurs bien nommée. Sans remonter à la racine celtique Craig ou Cray, qui, d'après Cambden, signifie pierre ou rocher, on peut considérer le mot Crau comme une altération de l’ionique xpavaoç. rude, raboteux, appliqué par Homère aux terrains pierreux; et il est assez naturel de penser que les Massaliotes, Ioniens d’origine, avaient donné de très bonne heure à l'immense champ de cailloux qui s’étendait au Nord de leur ville le nom de xpotva&v tfv, « plaine plate et pierreuse ».
La Crau présente un aspect désolé; mais cette plaine, autrefois d’une aridité absolue, est maintenant en voie de transformation agricole. Cet immense bienfait est dû à un gentilhomme de Provence, dont la fortune, la magnifique intelligence et la vie môme ont été absorbées par la réalisation de l’œuvre qui porte aujourd’hui son nom. Adam de Craponne, né vers 1525, à Salon, petite ville située sur la lisière du désert pierreux, était, dit César Nostradamus, «c un personnage tant renommé pour la rare «onduite et presqu’inconcevable destournement des fleuves aspres et plus bruyantes rivières, en quoi il estoit sans pareils; voire pour l’excellence de son esprit à l'entreprise et dessein des forteresses et découvertes des métaux; et en des choses si admirables, si