‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 166 sur 209 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

belles et si fructueuses, qu’il en a mérité un los immortel (1). » Il conçut l’idée de dériver une partie de6 eaux fertilisantes de la Durance un peu au-dessous de Pertuis, et de répandre ces riches limons sur le vaste champ de cailloux dont la surface, brûlée par le soleil méridional, ne se couvre que pendant l’hiver d’une végétation assez pauvre. Des terrains de premier ordre ont été ainsi créés sur la lisière de la Grau. Aujourd’hui les canaux de Craponne, des Alpines, de Langlade et d’Istres sillonnent l’ancien désert; partout où l’eau arrive, le sol se couvre de grands arbres, de prairies, de céréales; et nous sommes peut-être peu éloignés du jour où la culture aura entièrement conquis la Grau.

La Crau présente une réelle analogie avec la plaine brûlante située aux confins de l’Atlas. C’est, en effet, le pays de pâturage de nombreux troupeaux qui abandonnent pendantl’hivet* les prairies trop froides des Alpes ou des Gévennes; et cette migration périodique des bergers provençaux de la montagne à la plaine qu’on appelle la «transhumance» est en tout semblable à celle de l’Arabe nomade entre l’Atlas et le Sahara. Le climat de lai Grau est extrême. L’été y est aussi rude qu’en Afrique; la température de l’hiver se maintient très souvent au-dessous de zéro pendant plusieurs jours consécutifs. La rigueur du climat y est encore augmentée par la bise glaciale qui pénètre de froid les malheureux troupeaux, blottis derrière de longs murs en pierres sèches que la violence du vent renverse quelquefois sur eux. Pendant l'été* le phénomène du mirage y est à peu près continu. La couche d’air en contact avec les cailloux polis et brûlants de la surface s’échauffe et se dilate, et l’horizon est frangé de tous côtés de nappes d’eau fictives qui charment les yeux, mais qui trompent souvent le voyageur le mieux averti. Gomme le Sahara, la Grau a aussi ses oasis ombragées, non par des palmiers, mais par des peupliers séculaires, des mûriers, des figuiers, de magnifiques rideaux de cyprès, et rafraîchies par quelques sources^.

Les troupeaux errants de taureaux et de chevaux camargUes*

(1) César Nostmadamus, Histoire et Chroniques de Provence.

LES EMBOUCHURES ET LE DELTA

les vols de flamants roses, les compagnies de perdrix et d’outardes, lui donnent une physionomie orientale très prononcée; et, quelque pénible que soit la traversée de la triste plaine, on éprouve une impression étrange et qui ne manque quelquefois pas de charme, au milieu de ce Sahara en miniature, qui rappelle assez bien les traits caractéristiques du grand désert africain.

La plaine triangulaire de la Crau dont la base s’étend de Cette à Fos, est ce qu’on pourrait appeler le delta , primitif ou le delta « géologique » du Rhône; la Camargue est le delta des temps modernes ou le delta <c géographique. »

L’ile de la Camargue est comme un manteau de terre végétale déposé par les inondations du Rhône sur la nappe diluvienne de la grande Crau. Elle est bordée à l’Est par le grand Rhône, à l’Ouest par le petit Rhône, au Sud par la mer. Le grand Rhône passe à Arles et débouche à 8 kilomètres en aval de la tour Saint-Louis; le petit Rhône passe à Saint-Gilles et se termine à la plage des Saintes-Maries. Cette grande Ile a 75,000 hectares de superficie, dont 52,000 environ appartiennent à la commune d’Arles, 23,000 à celle des Saintes-Marie.

L’homme est assez rare dans ces solitudes fiévreuses; il n’y envoie que ses troupeaux; et plus de deux cent mille bêtes ù laine, placées sous la conduite de quelques pâtres, paissent, pendant six mois de l’hiver, l’herbe salée qui croît en assez grande abondance sur tous les lambeaux de terre émergés. Des « manades a de taureaux et de chevaux errent librement dans ces steppes indécis et sont les seuls habitants de cette plaine étrange et à demi noyée, dont le silence solennel et les horizons lointains produisent une impression d’indéfinissable tristesse. Le sel, qui est le grand fléau agricole de la Camargue, se montre partout; la terre en est imprégnée; et des efflorescences blanchâtres étincellent au soleil comme les facettes microscopiques de cristaux pulvérisés. La flore des dunes et des marais est terne et pauvre. Quelques arbustes rugueux et tourmentés se détachent çà et là sur le fond gris et fangeux des bancs de vase et des étangs. Des

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