CHAPITRE ONZIÈME
Cette sorte de seuil, que Ton trouve à l’entrée de toutes les rivières, est ce que Ton nomme la « barre a. Promptement balayée dans les mers à marée, elle est au contraire incessamment accrue dans les mers tranquilles par les apports continuels du fleuve, et finit par émerger au-dessus du niveau des eaux moyennes. Cot îlot vaseux, de création récente, constitue le delta rudimentaire. Les eaux des crues, très chargées de sable et de limon, l’élargissent très rapidement; elles déposent d’abord sur ses bords une quantité notable de sédiments et se déversent ensuite dans l’intérieur du delta; de là, la formation de deux bourrelets latéraux, qui s’élèvent et s’épaississent après chaque période d’inondation. La forme triangulaire du delta s’accentue dès lors de plus en plus; et le terrain nouvellement créé présente dans son ensemble deux berges latérales au fleuve dont la crête est à un niveau supérieur aux eaux moyennes, et est submersible seulement par les eaux d’inondation. Ces deux berges, qui servent ainsi de déversoir aux grandes crues, ont un talus légèrement incliné vers l'intérieur du delta, où il se forme naturellement une sorte de cuvette centrale ouverte du côté de la mer. Au bout d’un temps plus ou moins long, lorsque les matières charriées par le fleuve ont constitué au devant des embouchures une plage sous-marine d’une certaine étendue, l’action des vagues sur ces dépôts détermine un long bourrelet que M. Elie de Beaumont a très justement appelé le « cordon littoral »; c’est la ligne de démarcation entre la mer et la terre, clôture essentiellement fragile et que la mer tend à chaque instant à modifier et à rompre. Mais le delta est déjà fermé; et l’étang central est isolé du domaine maritime et ne communique plus avec lui que pendant les tempêtes, si la force des vagues produit une rupture dans le cordon littoral, ou après une série de pluies abondantes, lorsque, gonflé par les pluies, il est obligé, pour écouler le trop-plein de ses eaux, de s’ouvrir un passage provisoire à travers la frêle barrière qui le sépare de la mer.
Dans l’état actuel, le Rhône n’a que deux branches navigables et réellement alimentées. Mais & l’époque où le fleuve, affranchi
LES EMBOUCHURES ET LE DELTA
de digues, divaguait en toute liberté sur toute la surface de son delta, le nombre de ses branches était plus considérable; et les larges sillons atterris qu’on appelle des « Rhônes morts » et qui serpentent à travers la lagune d’Aigues-mortes en sont d’irrécusables preuves. Il faut bien l'avouer cependant; malgré^ les tentatives de restauration que l’on a faites récemment du cours inférieur du fleuve, on est réduit à de simples approximations.
Les géographes classiques ne nous ont laissé à ce sujet que des renseignements obscurs, très incomplets, souvent contradictoires. Quelques-uns, sur la foi d’Apollonius, ont attribué au Rhône, comme au Nil, jusqu’à sept embouchures. FestuS Âvienus, Diodore de Sicile et Timée lui en donnent cinq. Strabon, ordinairement si net et si précis, ne hasarde aucune appréciation personnelle et sa contente d’indiquer l’opinion d’Artémidore, qui comptait trois bouches, et celle de Polybe, qui n’en comptait que deux, ce qui est aussi le sentiment de Piolémée. Pline est le seul qui nous ait donné quelques détails permettant de déterminer la position relative des bras. Il en énumère trois, sans compter le bras artificiel des Fosses Marienne9.
« Les deux petites embouchures, dit-il, sont appelées Libyques; l’une est appelée espagnole, os hispaniense; l’autre métapine, os mclapinum; la troisième, qui est de beaucoup la plus vaste, est la bouche marseillaise, os massalioticum. »
Ce nom de «c bouches Libyques », ora libyca , rappelle une petite tribu de la peuplade ligure qu’on appelait Ligures Libyci ou Libeci , et dont on a retrouvé la monnaie ,aux types de Mârseille, avec la légende rétrograde Libeci en caractères celtibériens.
La branche espagnole était naturellement la plus occidentale; la branche massaliotique était la plus rapprochée de la ville mère, Massalia , qui avait échelonné ses colonies sur toute la côte; quant à la branche métapine, les commentateurs, corrigeant le texte de Pline, l’ont souvent écrit Mélina , et sous cette forme elle rappelle ce petit archipel d’tlots vaseux qu’on retrouve sur plusieurs cartes anciennes sous le nom de les Unes ou les T ignés