CHAPITRE ONZIÈME
(las Tinhas , de ôfc, Oiv, ôivo;, bas fond, amas de sabla et de vase), et qui sont encore désignés aujourd’hui sous celui de Theys ou Teys.
Le Rhône, qui débite en moyenne 54 milliards de mètres cubes d’eau, apporte annuellement à la mer 21 millions de mètres cubes de limons, dont 17 passent par le bras principal, le grand Rhône, celui qui conduit d’Arles à la mer. Ce grand Rhône présente ,sur un développement de plus de 50 kilomètres, des largeurs et des profondeurs très variables. Partout où le fleuve est resserré, le courant est rapide et la profondeur considérable; elle atteint 17 mètres à Arles, 15 mètres au fort de Pâques et, en face de Mollèges, près de 19 mètres un peu avant les embouchures, vis-à-vis la tour Saint-Louis. Lorsque le fleuve, au contraire, se divise et s’élargit, la profondeur diminue, mais n’est jamais inférieure à 3 mètres. Presque partout elle est de 4 mètres. Le& hauts-fonds constituent ainsi dans le tronc du fleuve de véritables barres; mais il y a, entre ces barres fluviales et la barre maritime qui existe à l’embouchure, cette différence capitale que les barres de l’intérieur peuvent être facilement draguées et ne se manifestent que dans les basses eaux, que le passage, s’il est gênant, n’est jamais dangereux, et que les navires qui peuvent être arrêtés par ces hauts-fonds restent toujours à couvert dans une sorte de port naturel en rivière, et ne sont pas exposés à des coups de mer sur une côte dangereuse et instable.
Tout autre est la barre des embouchures.
A pied de la tour Saint-Louis, le fleuve, qui avait jusque-là une largeur moyenne de plus de 500 mètres, est resserré entre deux lignes d’enrochements qui ne laissent aux eaux qu’un passage de 300 mètres. De là il va en s’élargissant jusqu’à la mer, où il arrive par six bouches différentes qu’on appelle des graus (gradus , passage). Ces graus sont séparés par des îles très basses, ou plutôt par des hauts-fonds vaseux et instables, rarement émergés, et sur lesquels les moindres vagues brisent toujours. Ce sont les theys. A mesure que le fleuve avance ses berges vers la mer.
LES EMBOUCHURES ET LE DELTA
la pente s’adoucit, la vitesse du courant diminue, les matières tenues en suspension dans les eaux se déposent sur place; et il se forme ainsi des Ilots éphémères qu’une cause futile en apparence développe rapidement, qu’une autre fait disparaître plus rapidement encore. Un navire naufragé, une épave, un simple piquet, peuvent donner naissance à un de ces îlots. C’est ainsi que se sont formés successivement les theys d’Eugène, de Saint-Antoine, de Roustan, d’Annibal, qui portent le nom de bateaux échoués aux embouchures. Un chargement de brai, qui sombra il y a quelques années à l’une des entrées du fleuve, a de même produit le they de Pégoulier (peyo, en provençal, brai). Le moindre obstacle sert ainsi de noyau aux atterrissements du Rhône.
Ces theys, entre lesquels s’écoulent les eaux du fleuve, sont des îles plates et marécageuses, couvertes çà et là d’une assez pauvre végétation de plantes salines à l’aspect triste, au feuillage terne, aux fleurs indécises et incolores. Elles émergent à peine de quelques centimètres au-dessus des basses eaux et sont très souvent submergées soit par le Rhône, soit" par les coüps de mer. Ces invasions successives, leur isolement, leur instabilité, la salure extrême du sol, empêchent toute culture durable. Ce n’est ni la mer ni le fleuve, et ce n’est pas encore la terre .Seuls les taureaux noirs et les chevaux blancs à demi sauvages de la Camargue viennent en toute liberté brouter de temps en temps sur ces îlots provisoires un maigre pâturage imprégné de sel; ils y vivent en maîtres, devinent instinctivement l’approche des crues et des tempêtes, traversent alors à la nage et en longues files les bras gonflés du Rhône et se réfugient pendant l’inondation dans les steppes de la Camargue et du Plan-du-Bourg.