CHAPITRE ONZIÈME
Nous avons vu que la grande plaine qui s’étend de Beaucaire à la mer était, à l’origine de notre période géologique, un véritable golfe, que ce golfe a été comblé, d’abord par le diluvium du Rhône et de la Durance, ensuite par les limons des deux fleuves, que cette plaine était autrefois noyée, coupée de lagunes vives et de lagunes mortes, les unes navigables, les autres à peu près flottables, que la navigation maritime enfin pouvait remonter par le Rhône jusqu’à Beaucaire, et qu’Arles était entourée d’eau de toutes parts.
Il en était de môme de la petite ville de Saint-Gilles, éloignée aujourd’hui du Rhône de près de 2 kilomètres. Fendant plusieurs siècles, Saint-Gilles fut un port d’une réelle importance. Le Rhône coulait au pied de son coteau. Les marais de Scamandrc et de l’Hermitane formaient sous ses murs une rade sûre; les navires de Venise, de Gênes, de Pise, de Tyr et d’Alexandrie venaient mouiller presque sous les murs de l’ancienne abbaye, et le port était extrêmement fréquenté pendant les onzième et douzième siècles. SaintrGilles, aujourd’hui isolé du Rhône et de la mer, est en pleine décadence. L’abbaye est détruite; le port n’existe plus; et ni le canal de Beaucaire, qui coule au pied de sa colline, ni le chemin de fer, qui traverse ses faubourgs, ne feront renaître la vie à jamais éteinte dans cette ville morte depuis plusieurs siècles et presque oubliée.
La ville de Montpellier elle-même avait un port presque à sa porte .C’était le port de Lattes, aujourd’hui dans les terres, sur le canal du Lez. « Lattes, Castellum Latara , disent les Bénédictins, était un château situé dans une lie formée par la petite rivière du Lez, Ledum {lumen, vers son embouchure dans l’étang de Thau, qu’un ancien appelle Taphrum , et qu’on nomme aujourd’hui l’étang de Pérols. » Ce château, éloigné d’une lieue au
LES EMBOUCHURES ET LE DELTA
midi de Montpellier, prit dans la suite le nom de Palude , la Pain , à cause de sa situation. Il est à présent ruiné. Avant la fondation du port de Cette, Lattes, noyé dans la lagune, communiquait facilement avec Montpellier. Celte riche cité avait un commerce
presque exclusivement maritime. Maguelone, Lattes et Aiguesmortes étaient, pour ainsi dire, ses trois ports, et, pendant une partie du moyen âge, elle monopolisait toutes les opérations ■d’échange avec les républiques italiennes et les principales villes de l’Orient. Les plus grands navires s’arrêtaient en mer, en face ■des graus aussi nombreux qu’éphémères qui tronçonnaient le cordon littoral. L’insuffisance de profondeur des étangs et des passes les empêchait d’aller plus avant. Les marchandises, transportées sur les allèges, traversaient alors la lagune, remontaient le Lez et arrivaient presque sous les murs de la grande ville, à peu près à l’emplacement ou nous voyons actuellement le pont et le port Juvénal.
Aiguesmortes, aujourd’hui entourée de lagunes alternes, dont l’agriculture a su tirer un magnifique parti en les transformant en vignes, a été pendant près de quatre siècles l’un des ports les plus importants du Languedoc.
La montagne de Cette était alors isolée on mer, comme l’île et l’abbave de Maguelone. Le lido sablonneux qui ferme l’étang de Thau était fractionné par de larges coupures navigables, et tou9 les ports intérieurs, Marscillan, Mèze, Bouzigues, etc., de cette petite mer dans laquelle venait déboucher autrefois le bras le plus occidental du Rhône, étaient à la fois ouverts à la navigation fluviale et à la navigation maritime.
Il n’existe que deux moyens pour assurer une navigation régulière aux embouchures d’un fleuve. On peut chercher à améliorer directement la passe en y entretenant un chenal maritime;