CHAPITRE ONZIÈME
ou bien, abandonnant la barre à elle-même, exécuter en amont une dérivation artificielle et créer ainsi une embouchure nouvelle que Ton met en communication avec la mer.
Le premier moyen est l’endiguement; le second est la canalisation latérale.
L’idée de tourner ainsi l’obstacle des embouchures par un canal est loin d’être nouvelle. Lorsque, après avoir ruiné la ville de Tyr, Alexandre voulut transporter en Egypte le commerce grec au détriment du commerce phénicien, il reconnut tout de suite que le succès de son entreprise était lié à la communication permanente du Nil avec la mer. Les sept bouches du fleuve étaient encombrées comme celles du Rhône, et il eût été difficile de les approfondir d’une manière durable. Le percement d’un canal à travers les sables du delta n’était qu’une aïfaire de main-d’œuvre, et ne coûtait pour ainsi dire rien aux vainqueurs. Une armée d’esclaves et de captifs eut bientôt creusé, entre l’ancienne branche Canopique et le lac Maréotié, un canaf dont on voit encore les traces. Le problème des embouchures du Nil était ainsi résolu plus de trois siècles avant notre ère.
Le même procédé fut employé au port d’Ostie, à l’embouchure du Tibre. Les anciennes salines d’Ancus Martius, le premier établissement de cette nature sur le littoral de la Méditerranée, étaient envahies par les sables et les limons. De siècle en siècle, la terre gagnait sur la mer, et l’on voit encore aujourd’hui les ruines des trois villes d’Ostie : l’Ostie des rois de Rome, l’Ostie de la république et TOstie impériale, échelonnées sur les berges du vieux Tibre, comme de véritables chronomètres qui permettent de mesurer le taux d’avancement du fleuve et la marche progressive de ses atterrissements. Ostie était pour Rome le port d’arrivage des blés. Le salut public commandait de le conserver à tout prix; et un canal semblable à celui d’Alexandrie permit aux convois d’éviter l’embouchure envasée du fleuve, et mit ainsi en communication directe les ports de Claude et de Trajan avec le Tibre supérieur.
Même solution, mêmes travaux dans la lagune de l’Aude et dans
LES EMBOUCHURES ET LE DELTA
celles du Pô et du Rhin. Un chenal maritime traversait l'ancien lac Rubresus ou Rubrensis , qui correspond aux marais modernes de la Clape et de Sigean, et venait aboutir à Narbonne. Un autre canal artificiel, la /ossa Augusia, conduisait directement de la mer Adriatique à Ravenne; et, à l’extrémité septentrionale de l’empire, la /ossa Drusiana , creusée par les légions de Drusus, père de Germanicus, faisait communiquer la mer du Nord avec les différents bras du Vieil-Yssel, et ouvrait ainsi aux navires une route nouvelle à côté des bancs vaseux qui obstruaient les embouchures multiples de la Meuse, de l’Escaut et du Rhin.
La canalisation latérale est donc la méthode pour ainsi dire classique, celle qui a été toujours pratiquée par les anciens. Le Rhône devait avoir aussi la sienne; et ce fut môme très peu après l’établissement de la voie Domitienne, le premier grand travail d’utilité publique exécuté par les Romains sur le sol de la Gaule.
On lit dans Plutarque que, dès qu’il eut pris possession de son deuxième consulat, Marius conduisit une première armée en Gaule pour s’opposer à la marche des Ambrons et des Teutons; mais que ceux-ci refusèrent tout d’abord le combat et se ruèrent sur l’Espagne où ils restèrent pendant près de deux années. Ils franchirent alors les Pyrénées sans éprouver de résistance, et, après avoir ravagé tout le Sud-Ouest de la Celtique, se dirigèrent vers les Alpes et l’Italie, menaçant de renouveler sur les bords du Tibre les terribles exploits de la première invasion gauloise.
On était en l’an de Rome 652, correspondant à la 101* année avant Jésus-Christ, lorsqu’on apprit à Rome la marche des Barbares. Le vainqueur de Jugurtha reçut immédiatement l’ordre de repasser les Alpes. Il vint placer son camp près du Rhône, le fortifia avec soin et y réunit d’abondantes provisions, de manière à ne pas être forcé, par le manque de vivres, à livrer bataille si son intérêt ne venait pas le lui commander. Il est certain toutefois que l’armée romaine occupa successivement plusieurs campements dans la vallée du Rhône pendant les trois années d’attente qu’elle eut à passer avant de recevoir le choc des Barbares. La