‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 172 sur 209 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

nécessité de trouver des fourrages pour les chevaux était à elle seule un motif suffisant de changement.

Marius ne pouvait pas d’ailleurs s’arrêter longtemps dans la plaine située au Sud d’Arles, plaine marécageuse, insalubre, découverte de tous côtés. Il n’entra pas non plus dans la ville même, dont le fond de la population, en grande partie celtique ou gauloise (sans compter l’élément grec, composé principalement de gens de mer et de négoce auxquels on ne pouvait trop se fier), n’était pas encore l’alliée de Rome, et pouvait éprouver, au contraire, des sympathies secrètes pour ces Barbares qui avaient tout au moins avec elle une communauté d’origine et de race. Arles n’était pas d’autre part sur la route probable que les Ambrons devaient suivre pour se rendre aux Alpes. Il eût été, en effet, bien périlleux pour eux de s’engager à travers tous les marais qui entouraient la ville celtique; et c’était déjà beaucoup, pour une armée de plusieurs centaines de mille hommes, et tous ses impedimenta , d’avoir le Rhône à franchir, sans courir la chance de se perdre et s’envaser dans l’immense lagune qui s’étendait depuis les Alpines jusqu’à la mer. Il était à peu près certain qu’après avoir traversé le Rhône, alors beaucoup plus large que de nos jours, et agrandi encore sur la rive gauche de toute la surface des marais alimentés par les différents bras de la Durance, les Barbares mettraient le pied sur le plateau des Alpines et ne quitteraient plus la terre ferme jusqu’en Italie. C’est là, en effet, qu’ils devaient passer, et que Marius eut le bon esprit de les attendre.

Des études récentes ont permis de déterminer ce camp avec une très grande précision. Il existe au-dessus de la petite ville de SaintrGabriel — l'ancienne Emaginum de la voie romaine — un plateau calcaire aux falaises abruptes, qui forme le cap le plus avancé, du côté du Rhône, de la chaîne des Alpines, et domine à la fois la plaine et le fleuve. C’est sur cette terrasse que Marius, solidement retranché, attendit pendant près d’un an les Barbares, qu’il put surveiller leur passage du Rhône, repousser leurs promières attaques sans quitter sa position défensive, les laisser

LES EMBOUCHURES ET LE DELTA

défiler plusieurs jours le long de ses retranchements, et maintenir ses soldats impassibles devant leurs injures et leurs provocations. On sait avec quelle vigueur il se mit à leurs trousses et l’hécatombe sanglante qu’il en fit quelques jours après sur les bords de la rivière de l'Arc, dans cette plaine de Pourrières, dont le nom presque répugnant, campi puiridi , semble avoir conservé le souvenir de leur effroyable extermination.

Il fallait vivre cependant sur ce plateau des Alpines, qui était alors, comme aujourd’hui, complètement dénudé; et, si les plaines d’Arles et de la Camargue étaient riches en fourrages, les armes, les munitions, le blé surtout, ne pouvaient venir que de Rome et par mer; car la mer était à cette époque la seule route sûre, prompte et facile; et le sénat, en jetant en plein pays ennemi la meilleure armée de la république, n’avait garde de l’abandonner sans ressources. Mais pour remonter jusqu’à Arles, on devait d’abord pénétrer dans le Rhône, et « les bouches du fleuve recevaient, dit Plutarque, une vase abondante; elles étaient obstruées par une boue profonde, et l’entrée en était difficile, laborieuse et insuffisante pour les vaisseaux qui venaient de la mer ». « Les embouchures du Rhône, avait déjà dit Strabon, sont encombrées par le limon; et l’entrée en est toujours très laborieuse. » La question de la barre était donc la môme il y a dixhuit siècles que de nos jours. Si le départ des convois était facile à l’embouchure du Tibre, il n’en ôtait pas de môme de leur arrivée dans le Rhône. Marius tourna la difficulté. Le plateau des Alpines était baigné de tous côtés par les eaux de la Durance et du Rhône, qui se répandaient dans les étangs. Ces étangs contournaient la ville d’Arles, descendaient sur la rive droite du fleuve le long de cette riche plaine, aujourd'hui émergée, qu’on appelle le Plan-du-Bourg, et venaient aboutir du golfe de Fos au grau de Galéjon. C’était le goulet d’écoulement de toute la lagune dans la mer. Alors que les embouchures du Rhône étaient soumises, comme elles le sont de nos jours, à toutes les éventualités de l’envasement, le grau de Galéjon était libre, ouvrait l’accès de la rade intérieure, et permettait aux navires de

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