CHAPITRE ONZIÈME
remonter au-dessus d’Arles jusqu’à la hauteur de Tarascon.
Délaisser le Rhône, creuser et approfondir des passes navigables dans les étangs, assurer ainsi à travers la lagune une communication régulière entre la mer et le plateau des Alpines, telle fut l’œuvre grandiose de Marius. Il y employa son armée. Terrassiers infatigables, ces soldats, si durs à la fatigue qu’on les appelait des « mulets », creusèrent un chenal continu entre leur camp et la mer ,et les navires d’Ostie purent venir apporter jusqu’aux retranchements romains les armes, les munitions et les souvenirs de la mère patrie. Ce furent les célèbres Fosses Mariennes, Fossæ Marianæ. Le petit village de Fos en Provence en a conservé le nom et marque la place de son embouchure dans le golfe.
Le port des Fosses Mariennes a disparu comme le canal; mais son existence et sa prospérité, aux premiers siècles de notre ère, ne sont pas contestables. L’Itinéraire maritime le place à 40 milles de Massalia. L’Itinéraire d’Antonin le porte sur la voie Aurélienne, entre Marseille et Arles, à 33 milles de cette dernière ville et à 34 milles de Calcaria, aujourd’hui Calissane, située de l’autre côté de l’étang de Berre et où l’on exploite encore des carrières de pierre de taille déjà connues des Romains. La Table de Peutinger enfin le représente sous la forme d’un portique demi-circulaire dont la concavité est tournée vers la mer et tout à fait semblable à la vignette du port d’Ostie, établi à l’embouchure du Tibre, et qui a pris le nom de l’empereur Claude, son fondateur, portus Claudii .
En rapprochant ces deux témoignages graphiques des textes des Itinéraires, et en tenant compte du silence gardé sur le port par les auteurs du premier et du deuxième siècle, qui ont parlé avec détail du canal de Marius, on peut en conclure que ce port est d’une création postérieure de trois siècles peut-être au canal, et qu’il témoigne de l’importance croissante des Fosses Mariennes comme moyen de communication sous l’empire.
Les abords de la petite anse naturelle au fond de laquelle débouchait le canal de9 Fosses Mariennes sont encore couverts
LES EMBOUCHURES ET LE DELTA
de débris romains. Des fragments d’amphores, de poteries, de tuiles à rebords abondent à la pointe même et sont disséminés sur le rivage à plus d’un mille vers l’Est et à près de 500 mètres vers l’Ouest, et il est très probable que le port des Fosses Maliennes correspond à ces ruines.
L’embouchure naturelle du fleuve était donc délaissée dès les premiers siècles de notre ère. Le port des Fosses Maliennes devint, comme le Pirée pour Athènes, le faubourg maritime de la ville d’Arles; il lui ouvrait la route de la mer, permettait aux navires de venir mouiller dans la lagune, au pied de ses remparts; et nul doute qu’il n’ait contribué, dans une très grande mesure, à développer dans la ville constantinienne cette prospérité commerciale dont l’édit d’Honorius et de Théodose au préfet des Gaules nous a laissé une si pompeuse description. Ainsi, pour le Rhône antique comme pour l’Aude, le Pô, le Nil et le Rhin, le problème des embouchures fut résolu par une canalisation latérale en dehors de la zone des atterrissements. C’est la solution moderne appliquée heureusement au port Saint-Louis, qui est devenu, depuis quelques années, la dernière escale des bateaux du Rhône et débouche directement dans le golfe de Fos par un chenal maritime, ouvert à la navigation de mer. C’est celle qui a été adoptée tout récemmenl pour la construction d’un nouveau canal direct du Rhône à Marseille.
Un autre souvenir historique ou plutôt une tradition populaire, — une légende si l’on veut — mais d’une nature plus délicate et qui éveille des sentiments d’un ordre plus élevé, restera toujours attaché à cette région du bas Rhône.
Lorsqu’on descend le cours sinueux du petit Rhône ou Rhône de Saint-Gilles, l’horizon s’élargit d’une manière démesurée, les montagnes s’abaissent et s’effacent, le pays devient désert, et la