CHAPITRE ONZIÈME
végétation appauvrie s’étiole de plus en plus à mesure que l’on, approche de cette mer illustre entre toutes et qui est encore le centre du monde civilisé. Bientôt le courant du Rhône semble mourir. Les eaux du fleuve, celles des étangs qui s’étalent sur les deux rives et la mer elle-même paraissent se confondre en un seul plan horizontal. La nature entière est endormie et comme figée; et les eaux ternes et mates des marais, striées par d’étroites flèches de vase, s’étendent de tous côtés jusqu’à l’horizon. De petites troupes d’oiseaux sauvages traversent le grand ciel bleu en bataillons triangulaires, « pareils à des morceaux de métal dont les bords frémissent ». Un peu plus bas, les mouettes blanches, au cri rauque, au vol circulaire, cinglent l’espace de leurs longues ailes semblables à des voiles latines fendant les flots d’une mer supérieure. Partout des miroitements de sel, des effets de mirage assez confus; et l’on a peine à distinguer si la mer et les étangs réfléchissent le ciel, ou si ce n’est pas plutôt le ciel qui réfléchit l’immense lagune. Rien n’est plus triste et plus désolé que cette surface nue, silencieuse, dont la végétation maladive se réduit à quelques touffes de jonc et de tamaris sur un sol grisâtre et fangeux. Tout à coup, on voit se dresser au-dessus de la plaine marécageuse un édifice étrange aux allures de forteresse et de cathédrale, et dont la masse imposante contraste avec les chétives maisons groupées sans ordre sous la protection de ses épaisses murailles.
Cet édifice et ce hameau s’appellent indifféremment les « Saintes-Maries », les « Trois-Maries » ou « Notre-Dame de la Mer ».
Il n’existe peut-être pas au monde de pays d’apparence plus pauvre. Une grande plage et de petites dunes le séparent de la mer. Le village est situé à l’extrémité occidentale de la Camargue, près de l’embouchure du grau d’Orgon, à 2 kilomètres environ de la rive gauche du Rhône. Ce grau d’Orgon ne parait pas avoir varié d’une manière sensible depuis l’origine de notre ère. Au lieu d’avancer en mer comme les autres embouchures du Rhône, il a même une tendance marquée au reculement. La mer
LES EMBOUCHURES ET LE DELTA
ronge la côte, et, par suite de l'affaiblissement de son débit et de la faible quantité de ses apports, le fleuve ne la nourrit plus.
C’est là que, suivant la tradition chrétienne et provençale, s’est passé un événement qui, pour la Gaule et pour la plus grande partie de l’Europe occidentale, a marqué la limite de l’ancien monde et du nouveau. C’est sur cette plage môme que, quelques années après la mort de Jésus-Christ, auraient abordé les principaux membres de cette famille de Béthanie, qui avaient eu, pendant trois ans, le Fils de Dieu pour hôte et pour ami, et l’avaient accompagné jusqu’au lieu de son supplice et de son tombeau. Chassés de la Judée par la persécution de l’an 40 de notre ère, ils se seraient confiés à la mer, auraient mi9 le cap sur Marseille et seraient venus tout d’abord se réfugier sur le littoral de la Provence, dans les marécages déserts de la vallée du Rhône.
Les femmes, qui ont donné leur nom à ce pays, ne seraient rien moins que la sœur de la Vierge, mère du Christ, Marie Jacobé, mère elle-même de Jacques le Mineur, et Marie Salomé, mère des apôtres Jacques et Jean. La tradition provençale leur donne pour compagne une humble servante nommée Sarah, qu’on a confondue quelquefois avec Sarah l’Egyptienne, et qui est restée en Camargue la patronne légendaire des bohémiens, recevant d’eux, dans la crypte de l’église Notre-Dame de la Mot, un culte d’une originalité toute particulière.
La pieuse caravane aurait aussi compté les disciples Maximin et Lazare, Marthe sa sœur, et avec eux la plus aimante et la plus aimée de toutes ces femmes qui avaient suivi et servi le Galiléen, celle qui avait entouré son gibet, recueilli et parfumé sa dépouille immortelle, Marie de Magdala, que le monde entier connaît sou9 le nom de Magdeleine et se représentera éternellement, arrosant de ses larmes et essuyant de sa blonde chevelure les pieds du Maître qu’elle avait si souvent écouté dans les ravissements d’une tendresse surnaturelle. La petite colonie ne serait restée que peu de temps sur cette plage déserte. Maximin aurait été à Aix, Lazare à Marseille, Marthe à Tarascon, Marie-Magdo