‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 175 sur 209 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

leiue à la Sainte-Baume. Seules, les deux autres Maries se seraient fixées sur ce rivage dont la tristesse était en harmonie avec celle qui remplissait leurs âmes. Elles y auraient vécu et y seraient mortes pauvres, ignorées, absorbées dans le souvenir des grands événements auxquels elles avaient pris part; et c’est là que chaque année une foule ardente vient de tous les coins de la Provence prier devant les grandes châsses suspendues dans les airs qui contiendraient leurs restes.

Les « Saintes », las Santas , tel est le nom que les populations donnent aujourd’hui à ce petit bourg de la côte, confondant ainsi dans une même vénération les deux femmes qui y auraient laissé leurs cendres et la créature privilégiée qui ne l’aurait traversé que pour aller mourir au désert de la Sainte^Baume, dans l’extase de son amour purifié.

L’érudition moderne n’admet pas la légende.

C'est évidemment son droit; et il est juste de reconnaître que celle-ci n’a pour elle que l’autorité d’une tradition toujours discutable et n’est pas appuyée sur des documents historiques d’une valeur absolue. Mais il est permis cependant de réfuter quelques objections de la critique et de relever la singulière confusion qu’on a cherché quelquefois à établir entre le souvenir des Saintes- Maries en Provence et celui de Marius et des deux femmes qui l’accompagnaient dans sa campagne des Gaules.

Il existe au milieu de la chaîne des Alpines un village unique peut-être en son genre, et qu’on appelle « les Baux ». Les remparts de ce misérable bourg, ville hier encore florissante; ses maisons avec leurs façades élégantes du quinzième et du seizième siècle; son château fort, qui était, il y a six cents ans, l’un des plus considérables de la Provence, tombent en ruine. Tous ces édifices, taillés dans des masses de calcaire tendre et friable, sont aujourd’hui abandonnés; et ces grands murs, rongés par Je temps et décomposés à l’air, présentent les découpures les plus fantastiques. La ville est déserte. La population a presque disparu. On y compte à peine trois ou quatre cents habitants; il pourrait y en avoir des milliers; et l’étrange ville, avec ses mai-

LES EMBOUCHURES ET LE DELTA

sons branlantes et ses rues dépeuplées, semble avoir été l’objet d’un effondrement presque récent.

Il suffit de jeter les yeux sur une carte géologique, ou môme sur la carte de l’Etat-major, pour reconnaître que la met primitive venait battre autrefois le grand mur vertical de la falaise des Baux. Une série d’étangs et de lagunes navigables communiquant avec le Rhône en baignait encore le pied à l’origine de notre ère. Or, sur le parement môme de cette falaise on a retrouvé un basrelief sculpté à effet, aujourd’hui très fruste, mais extrêmement curieux à étudier. Ce bas-relief représente trois personnages de grandeur naturelle qui, au premier abord, paraissent être trois femmes. Il n’en a pas fallu davantage à l’imagination méridionale pour faire de cette représentation un mémorial du miraculeux abordage des trois Saintes. La piété populaire n’y a pas manqué : on appelle le monument les Trémalé , Très Mariæ , les « Trois Maries »; et on l’entoure d’une vénération témoignant plus de zèle religieux que de saine critique.

La stèle des Baux est placée, nous l’avons dit, précisément au pied du plateau sur lequel était campée l’armée de Marius; et rien d'impossible à la rigueur que cette armée ait laissé sur la pierre une trace de son passage. L’inscription très fruste placée audessous des personnages mentionne même un certain Caldus , probablement l’auteur de la dédicace. L’une des figures de la stèle est un homme vêtu de la toge; les deux autres paraissent des fèmmes; et quelques archéologues aventureux y ont vu Marius et les deux femmes qui, au dire de Plutarque, l’accompagnaient dans son expédition. « Marius, écrit en effet Plutarque, menait partout avec lui une femme syrienne nommée Marthe, qui passait pour une habile prophétesse. On la portait en litière avec de grands honneurs et de grands respecté; et Marius ne faisait des sacrifices que quand elle l’ordonnait. D’abord elle avait demandé audience au sénat pour lui communiquer des prophéties, et le sénat l’avait rebutée. Mais, s’étant adressée aux femmes, elle leur donna des preuves de sa science dans l’avenir; et

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