CHAPITRE ONZIÈME
un jour, dans l’amphithéâtre, se trouvant assise auprès de la femme de Marius, pour voir le combat de deux célèbres gladiateurs, elle lui nomma heureusement celui qui devait remporter la victoire. La femme de Marius s’empressa de l’envoyer à son mari, qui témoigna une grande admiration et une espèce de vénération pour elle. On la voyait tous les jours se promener en litière dans le camp. Quand elle allait assister aux sacrifices, elle avait une grande mante de pourpre qui s’attachait à sa gorge avec des agrafes; et elle portait à la main une pique ornée de bandelettes et de couronnes de fleurs. Cette comédie donna à la plupart des gens sujet de douter si Marius produisait cette femme, véritablement persuadé qu’elle avait le don de prophétie, ou s’il faisait semblant de le croire pour aider à une fourberie dont il espérait firer de grands secours. »
Sur la foi de ce texte que l’on ne saurait regarder comme une autorité absolue, et après un examen peut-être un peu complaisant des restes fort mutilés de la stèle des Baux, on a cru pouvoir soutenir que les Trëmalé représentaient Marthe la Syrienne, ayant à sa droite Marius lui-même, et à sa gauche Julie, matrone romaine, femme de Marius. Les draperies de Marthe ont paru en harmonie avec les traditions de l’époque; la main en avant semblait, en effet, tenir cette lance ornée de bandelettes et de fleurs dont parle Plutarque; et la forme de la tête surtout rappelait la « tiare en poils de chameau » qui caractérise les coiffures d’origine égyptienne. C’est peut-être un peu risqué. Mais les archéologues locaux sont quelquefois aussi naïfs que les dévots. Les uns voient partout en Provence le débarquement miraculeux des saintes femmes, les autres des campements de Marius et de César.
Les habitants des Baux se sont empressés naturellement d’établir au pied de la stèle une petite chapelle. Les Trémaïé sont alors devenus tantôt les Trois Maries, tantôt Marthe, Magdeleine et leur frère Lazare; et pour eux c’est au pied de la falaise, sur le rivage même de l’étang primitif, que ces saints personnages auraient abordé. Il n’est pas jusqu’au nom et au costume de
LES EMBOUCHURES ET LE DELTA
Marthe qui n’ait donné le change et prêté à la confusion; car ce nom est d’origine essentiellement syrienne. La célèbre hôtesse de Jésus-Christ devait sans doute porter la coiffure des femmes de rOrient. La prophéte&se de Plutarque et la femme de l’Evangile étaient donc du même pays. En somme, Marthe, Magdeleine et Lazare ne seraient, pour certains archéologues, que la transformation de l’aventurière qui accompagnait Marius, de Marius lui-même et de sa femme Julie, et les auraient supplantés pour les besoins de la religion nouvelle.
Les deux opinions sont aussi peu soutenables l’une que l’autre, et il faut absolument les rejeter. Les trois personnages sculptés sur la stèle des Baux sont d’ailleurs assez difficiles à reconnaître; mais l’édicule en lui-même est trop curieux, trop singulièrement placé pour qu’on ne cherche pas à en pénétrer le sens. C’est incontestablement un petit monument de l’époque gallo-romaine, d’une facture un peu barbare, et surtout d’un caractère hiératique très prononcé. Il n’est donc pas impossible qu’on ait voulu y figurer trois divinités ou trois génies topiques, et peut-être une de ces divinités triples que l’on trouve à chaque instant dans la mythologie gauloise des dieux tricéphaliques. La tricéphalie orientale, ou le dieu à trois têtes, était une modification abrégée de la triade, et avait, comme elle, un caractère oriental. La triade brahmanique, en particulier, était tricéphalique.
Les autels gallo-romains représentant des triades sont répandus un peu partout dans le Midi de la Gaule. On y voit quelquefois trois dieux, le plus souvent trois déesses. Ces trois déesses s’appelaient les* Mères, Maires , Malræ . C’étaient, en général, de jeunes femmes, presque toujours assises, rarement debout; les cheveux étagés en torsade, ornés d’un bandeau auquel était attaché un voile retombant en plis symétriques des deux côtés de la tête. Leurs vêtements se composaient d’une robe étroite fermée au cou, d’une tunique à manches courtes, ouverte en pointe sur la poitrine, et d’un péplum. Comme attributs, des fleurs, des fruits, une corne d’abondance avec une patère, quelquefois un fuseau ou un enfant sur les genoux. Elles appartenaient à celte