CHAPITRE ONZIÈME
catégorie des divinités secondaires, « qui peuplaient l’air, les eaux, les forêts, les montagnes et les vallées; se manifestaient par le cours dés fleuves, l’émergence des sources, l’ascension de la sève dans les arbres, l’efflorescence et la fructification de tous les germes féconds renfermés dans le sein de la terre; divinités fatidiques, dispensatrices de l’abondance et représentant en général les forces productives de la nature ».
La critique sérieuse doit cependant repousser encore cette interprétation, quelque séduisante et scientifique qu’elle paraisse. En étudiant le monument de près et sans parti pris, on y reconnaît tout simplement les caractères généraux d’un ex-voto de l’époque gallo-romaine en l’honneur d’une divinité malheureusement inconnue. L’un des personnages est visiblement un homme drapé, les pieds et la tête nus, les cheveux courts. L’autre est une femme voilée. Tous les deux se tournent vers la figure du milieu qui les dépasse de toute la tête, ce qui indique déjà un personnage supérieur. C’est une figure de femme d’un grand caractère; mais ce n’est pas une Diane appuyée sur son arc, comme on l’a cru quelquefois. Le thyrse ou sceptre qu’elle tient à la main est bien difficile à définir à cause de son état fruste. Tout ce que l’on peut dire, c’est que c’est un attribut de commandement. La mitre orientale semble indiquer, en outre, une de ces divinités de l’Orient dont le culte s’était répandu si facilement sur tout le littoral méditerranéen avec les légions romaines. Les soldats romains aimaient assez, on le sait, les dieux nouveaux, et prenaient facilement la religion des pays qu’ils traversaient. Les dieux orientaux faisaient en quelque sorte partie de leurs bagages; et nous les voyons partout être des adorateurs zélés de Sérapis, d’Isis, de Mythra, de Jupiter d’Héliopolis ou de Doliché, de la Grande-Mère, d’Astarté, qui remplacèrent bien vite dans toute la vallée du Rhône les anciennes divinités helléniques.
Tout porte donc S croire que la figure centrale est celle d’un dieu de cette catégorie. Quant aux deux autres personnages, dont l’un s’appelait Caldus , d’après l’inscription, ce sont évidemment les auteurs du vœu, sans doute le mari et la femme, pieusement
LES EMBOUCHURES ET LE DELTA
rangés aux côtés de la déesse, dans cette dévote attitude où Ton voit si souvent sur les tableaux ou sur les ex-voto du moyen âge des donataires ou des suppliants aux côtés de la Vierge ou d’un saint.
En dépit de la tradition locale et de la piété populaire, il faut donc renoncer à voir dans le bas-relief des Baux la représentation des saintes légendaires de la Provence, encore moins la preuve matérielle de leur débarquement. Mais la persistance de la croyance à l'arrivée d’une première mission apostolique dans la région du bas Rhône, à l’origine môme de notre ère, est telle que le fait en lui-même ne saurait être repoussé de parti pris et sans examen sérieux de la part de la critique impartiale. Il n’est pas douteux, d’ailleurs, que la région méditerranéenne de la Gaule n’ait reçu de très bonne heure la visite des missionnaires de la foi nouvelle. Cette question de l’apostolicité immédiate des Gaules est certainement une de celles qui intéressent le plus notre histoire nationale. Elle a soulevé, depuis le commencement du dix-septième siècle, des discussions assez vives entre les critiques et les légendaires tous deux armés, il faut en convenir, de textes et de documents qui ne manquent pas d'une réelle valeur. Deux écoles se sont trouvées ainsi en présence : — l’une, s’appuyant sur la tradition pure, qui n’a pas varié depuis dix-huit siècles, affirmant que la parole divine a été portée en Gaule du temps des apôtres par les disciples mêmes de Jésus-Christ, et que des Eglises y ont été dès lors hiérarchiquement constituées; — l’autre soutenant, au contraire, que, à part quelques prédications isolées et même douteuses dans la province romaine, le Christianisme n’y a produit que des résultats éphémères, que tout s’est réduit à une sorte d’apostolat nomade et vagabond, et qu’on ne saurait même affirmer historiquement son existence en Provence avant le milieu du second siècle.
L’arrivée des premiers missionnaires par Marseille et par Arles présente tout au moins une certaine probabilité; et rien n’est plus naturel que d’admettre la tradition — la légende, si l’on veut