‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 178 sur 209 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

— qui fait débarquer à Marseille, ou sur les plages basses du delta du Rhône, les émigrants de Judée, presque au lendemain, du sacrifice du Calvaire.

La critique a cru réduire à néant la tradition, en soutenant que le territoire des Saintes-Maries ne pouvait exister aux premiers siècles de notre ère. Des cartes ont été dressées à ce sujet, retranchant sans plus de façon toute la zone littorale de la Camargue et, en particulier, la plage voisine de l'embouchure du petit Rhône. La critique s'est trompée. Ce territoire existait; et ce sont les cartes qui sont inexactes. Toute la côte de la Camargue n’avance pas en mer d'une manière uniforme.

L'existence ancienne de la plage a été d'ailleurs récemment confirmée en dehors de toute préoccupation historique ou religieuse et avec une pleine autorité. Une inscription du premier siècle, portant dédicace à des déesses augustes, mal interprétée jusqu’à ce jour, a été trouvée aux Saint-Mariés mômes et ne permet pas de douter qu’il y a près de dix-huit siècles on habitait déjà sur cette partie du rivage, qu’on y parlait latin, qu'on y élevait des autels aux divinités officielles de l’empire — qu’en un mol le territoire existait (1).

Est-ce à dire pour cela que la légende doit être acceptée avec une entière confiance? Il serait peut-être téméraire d’aller aussi lodn. Tout ce que l’on peut dire, c’est que, si le musoir du grand Rhône a progressé régulièrement depuis l’origine de notre ère et a gagné sur la mer, l’effet inverse s’est produit pour le musoir du petit Rhône, et que les plages voisines ont, au contraire, depuis la môme époque, une légère tendance au reculement. Affouillement lent sans doute, mais continu et suiiisant pour permetre d’affirmer l’exislence du territoire il y a dix-huit siècles.

On a donc remplacé la légende chrétienne, qui n’a rien de matériellement impossible, par une sorte de roman géographique absolument inexact. Sans doute, on ne doit envisager qu’avec une

(1) Càm. Jüllian, Corpus inscript, latin., 1889.

LES EMBOUCHURES ET LE DELTA

très grande réserve tout ce qui se rapporte à la présence, ou même seulement au passage sur notre sol des femmes de l’Evangile, de Magdeleine, de Lazare et de leurs compagnons; et tout au plus doitron regarder comme vrai le fait traditionnel dans son

ensemble, en le dégageant des détails et des épisodes dont la piété et la poésie populaires l’ont entouré. Ce n’est là, il faut en convenir, qu’une tradition; mais la tradition est un des éléments de l’histoire : c’est l’histoire parlée qui a précédé l’histoire écrite et qui l’a formée. Cette tradition est fort nette et se réduit, en somme, à un fait d’une extrême simplicité, qui est le débarquement à Marseille et en Provence, au premier siècle de notre ère, de quelques fugitifs asiatiques. Or, un débarquement dans de pareilles conditions n’a rien que de très plausible, si l’on réfléchit que les villes grecques de la Gaule méridionale étaient, depuis plusieurs siècles, en relation constante et régulière avec les côtes de l’Asie Mineure. Il est donc difficile d’admettre qu’une des plus riches contrées du monde, celle qu’on appelait la « Province par excellence », la Provence, dont les communications par mer avec Rome et l’Orient étaient très actives au premier siècle, n’ait pas été l’une des première désignées pour cette immense prédication qui, sur l’ordre du Maître, allait porter la bonne nouvelle à toutes les nations de l’univers.

Le Christianisme n’a donc pas été en Gaule, comme on l’a dit quelquefois, une importation gréco-orientale datant seulement du deuxième siècle. Il a été une importation orientale directe qui remonte au milieu du premier siècle, c’est-à-dire à l’origine même des temps apostoliques, vers l’an 47 ou 48 de notre ère. Rien n’empêche donc de croire que les déserts de la Camargue ont vu passer le pieux cortège des amis du Christ. Le fait en lui-même est géologiquement possible et historiquement acceptable.

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