CHAPITRE DOUZIÈME
au point de vue commercial. Les bassins du Rhône et de la Saône n’en forment en réalité qu’un; et, bien que le régime des deux cours d'eau soit très différent, l'un étant une rivière paisible et canalisée, l’autre un fleuve torrentiel, libre de toute entrave et seulement contenu et régularisé, ils ont constitué de tout temps une seule et même artère, la plus importante certainement de toutes celles qui ont mis en communication les peuples riverains de la Méditerranée avec le Nord du continent européen.
Les principales difficultés pour la navigation du Rhône sont les basses eaux, l’instabilité du lit, les bancs de gravier qui l’obstruent et la vitesse du courant.
Le Rhône n’est pas, à proprement parler, une rivière; c’est un énorme torrent dont le fond mobile se déplace sans cesse. Ce fond est entièrement composé de galets roulés et arrondis, dont le volume va en décroissant de Lyon à Soujean, un peu au-dessous de Beaucaire, où ils sont réduits par le frottement à l’état de sable et de limon. La vitesse superficielle des eaux à l’étiage, qui ne diffère pas sensiblement de la vitesse du fond, est très variable, mais toujours assez considérable : — l m ,50 à 2 m ,50 environ, sur certains passages 3 m ,50. Pendant les crues et en temps d’inondation, cette vitesse augmente quelquefois de plus du double.
La vitesse à l’étiage est déjà suffisante pour provoquer le déplacement des plus petits galets qui descendent lentement la pente du lit; mais dans les crues assez élevées, aux passages rétrécis et dans les courbes concaves un peu raides où se porte le courant, la force d’entraînement est telle que le fond du lit tout entier marche en même temps que le fleuve. C’est une débâcle générale. Les graviers sont à chaque instant entraînés à l’aval et remplacés au fur et à mesure par d’autres graviers venus de l'amont. Un observateur attentif, placé dans un canot allant sans bruit, peut très bien, sinon voir, du moins entendre tous ces mouvements et distinguer le clapotement de l’eau superficielle du crépitement continu résultant des chocs successifs de ces millions de cailloux qui roulent ainsi les uns sur les autres. Il peut même percevoir avec assez de netteté les heurts des gros galets qui se
LE RHONE MODERNE
détachent du bruissement général produit par la masse des petits. Ce n’est pas un fleuve qui chemine ainsi de Lyon à la mer, ce sont deux fleuves superposés : l’un liquide que l’on voit et que l’on touche; l’autre invisible formé d’une infinité de petits corps solides qui se déplacent sans cesse en diminuant à chaque instant leur volume et finissant, après un parcours de 300 kilomètres, par n’être plus que du sable fin et un impalpable limon.
Il est certain que, dans les temps anciens, le régime du fleuve était moins torrentiel, qu’il y avait un peu plus de profondeur sur les bancs de gravier, et que, par suite, les conditions générales de navigabilité étaient sensiblement meilleures. On ne peut avoir à ce sujet des indications bien précises. On sait cependant que non seulement la vallée du Rhône, mais surtout toutes les vallées latérales, aujourd’hui si tristement déboisées, étaient à peu près couvertes d’un immense manteau de végétation forestière que César appelait si bien magnitudo silvarum (1); que l’écoulement des eaux dans toutes les gorges, dans tous les affluents du fleuve, aujourd'hui torrentiels comme lui, avait lieu d’une manière beaucoup plus régulière; que le niveau général des eaux moyennes, et surtout des basses eaux, était un peu plus relevé; et nous avons vu plus haut qu’il existait une batellerie très bien organisée sur les rivières de l’Ardèche, de l’Ouvèze et surtout de la Durance, qui sont aujourd'hui absolument « innavigables ». Par suite de l’influence des forêts, les périodes de basses eaux devaient avoir une moindre durée que de nos jours, et on peut croire que, même dans les plus mauvais passages et en temps de sécheresse, on devait trouver presque partout un. mouillage de près d’un mètre.
Rien n’était d’ailleurs sujet à plus de dangers et d’imprévus que la circulation sur une route de terre quelconque à l’époque romaine et au moyen âge.
(1) Magnitudinem silvarum. (Cjssar, Bell. Gall., liv. I, chap. xxxix.)
Ldcain, Pharsale , liv. III, vers 897 et suiv.
Strabok, Géogr. t liv. I, chap. i. - .>