CHAPITRE DOUZIÈME
tance. Le système de la canalisation a donc été abandonné.
Restait l’amélioration directe par voie de régularisation et d’endiguement, en laissant aux eaux du fleuve toute leur liberté C’est le système en faveur en Allemagne et pratiqué pour ses plus grands cours d’eau, l’Oder, le Weser, l’Elbe, la Vistule, le Rhin.
Un système combiné de digues basses, d’épis de faibles hauteurs et de seuils de fond a été appliqué dans le Rhône à partir de 1878. L’entreprise était délicate et même hardie; et tout d'abord de vives inquiétudes s’étaient manifestées dans le monde des mariniers, lorsque l’on vit pour la première fois échouer des enrochements en plein chenal dans un fleuve dont le défaut capital était précisément de manquer de profondeur à cause de l’amoncellement des graviers. Mais les premiers résultats furent heureusement satisfaisants et ne tardèrent pas à convaincre les gens de rivière. Les travaux furent poursuivis sans discontinuité pendant dix ans; ils sont aujourd’hui terminés, et l’œuvre est couronnée de succès.
Avant 1878, la durée moyenne des bonnes eaux navigables était fort courte. Des chômages se produisaient chaque année et duraient souvent de quatre-vingt-dix à cent jours, quelquefois plus. Ils sont aujourd'hui très rares, extrêmement réduits, et il est arrivé plusieurs fois que la navigation n’a subi aucune interruption pendant toute une année.
Le minimum d'étiage était autrefois de O^O. On avait un mouillage de l m ,60 pendant deux cent cinquante jours et de 2 mètres pendant cent quarante jours. Aujourd’hui, le minimum d’étiage est relevé à l m ,15; on trouve un mouillage de l m ,0O pendant trois cent quarante-cinq jours et de 2 mètres pendant deux cent quatre-vingtrdix jours. On a donc gagné quatre-vingt-quinze jours pour le premier mouillage et cent cinquante jours pour le second.
Ces améliorations ont naturellement fait remonter le tonnage effectif du Rhône. Il était descendu au-dessous de 200,000 tonnes, il y a une vingtaine d'années. Il dépasse aujourd’hui 700,000 ton-
LE RHONE MODERNE
nés, représentant 300,000 tonnes environ de tonnage moyen; mais il se ressentira toujours de la concurrence des deux grandes lignes de chemin de fer qui longent les deux rives du fleuve (1).
Un grand fleuve ne doit pas être seulement un instrument de transport. Il porte en lui une autre source de richesses, la fertilité agricole.
Tout le monde connaît ou a entendu parler de la merveilleuse prospérité de certaines prairies anglaises, des « marcites » de Milan, des « moêrs » de la Flandre, et surtout de cette célèbre «c huerta » de Valence, véritable terre promise depuis le sixième siècle, grâce à l’emploi judicieux de deux cours d’eau, le Xucar et la Turia, dont aucune goutte n’est pour ainsi dire perdue. L’idéal des ingénieurs espagnols en matière de rivière est qu’à l'étiage d’été la totalité de l’eau soit employée pour l’agriculture. Dans la traversée de Valence, la Turia n’a plus d’eau. Tout a été absorbé par les irrigations; et jusqu’à la mer, le lit desséché ne sert que pour les crues et les inondations. Rizières, vignes, orangers, champs de fleurs, cultures maraîchères, fourragères, arborescentes, se succèdent sans interruption sur ce sol continuellement arrosé, tour à tour rafraîchi par l’eau courante, réchauffé par un soleil prodigue, reconstitué énergiquement par des masses énormes d'engrais. Si la Huerta est la plaine d’Espagne la plus savamment inondée, le <c grao » de Valence est peut-être le petit port du monde où il entre le plus de navires chargés de guano; et l'on peut voir, dans ce fortuné pays, des luzernières qui, au milieu de novembre, fournissent leur vingtdeuxième coupe.
Sans atteindre à des rendements aussi prodigieux, on. sait les magnifiques résultats obtenus dans le département des Bouches-
(1) Voir les documents statistiques publiés p&r le ministère des travaux pu» biles.