‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 185 sur 209 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

du-Rhône, par la dérivation faite dans la Durance à Pertuis. Sur 80 kilomètres de développement, un canal qui débite 6,000 litres distribue de l'eau aux villes et aux campagnes, répand partout la fertilité, assainit une grande cité, jadis nauséabonde et presque répugnante, et transforme en jardins et en parcs splendides les arides coteaux de sa banlieue.

La même Durance alimente vingt-trois autres canaux, neuf dans Vaucluse, onze dans les Bouches-du-Rhône, un dans les Hautes-Alpes, un dans les Basses-Alpes, un dans le Var. La plupart ont une origine qui remonte aux temps féodaux.

Rien ou presque rien n’a été fait encore pour le Rhône. Les grands projets n’ont certes pas manqué, encore moins l’ardent désir des populations du Midi. Mais, en dehors du canal de Pierrelatte, dont la concession au prince de Conti remonte à 1693 et qui n’arrose qu’une partie restreinte des départements de la Drôme et de Vaucluse, et à part quelques emprunts isolés faits dans la partie inférieure du Rhône pour des submersions de vignes, le grand fleuve roule inutilement jusqu’à la mer la presque totalité de ses eaux fertilisantes.

Tout d’abord on a paru craindre qu’une dérivation un peu importante ne portât un sérieux préjudice à la navigation en basses eaux. On a reculé ensuite devant l'énormité des dépenses. L’ampleur des projets, le nombre des variantes, l’ardeur même des polémiques ont fini par lasser un peu l’opinion publique; et aujourd’hui la question de l’appropriation des eaux du Rhône est malheureusement un peu stationnaire. Il est bon, croyons-nous, de la rappeler.

C’est en 1847, il y a plus d’un demi-siècle, que l’ingénieur Dumont émit lé premier l'idée, trop grandiose peut-être pour l’époque, mais à coup sûr d’une conception puissante, d’utiliser les eaux du Rhône dérivées en un point élevé de son cours pour arroser les plaines situées sur la rive droite dans la zone inférieure. C’est à lui incontestablement que revient l’honneur d’une initiative qui portera un jour ses fruits.

LE RHONE MODERNE

Le Rhône peut se prêter mieux qu’aucun autre cours d’eau de France à la pratique de la grande irrigation. Il a d’abord ce premier avantage de présenter cette forte pente qui est précisément défavorable à la navigation; il peut surtout fournir un abondant volume d’eau pendant l’époque des arrosages, du 15 avril au 15 octobre. Il est en effet alimenté par la fonte des neiges et des glaciers des Alpes. Son niveau ne descend presque jamais, pendant la période estivale, à plus de 0 m ,50 au-dessous de l’étiage. Il se tient presque toujours à un mètre ou à l m ,50 au-dessus; et, un peu en amont de l’Isère, où devait avoir lieu la dérivation projetée par M. Dumont, il roule en pleines eaux un volume moyen de 400 à 600 mètres cubes. Rien ne paraissait donc plus pratique que de lui en emprunter une cinquantaine et de transformer ainsi, comme on disait alors pour faire image, les départements du Midi, ces « pays de la soif », en une « luxuriante Lombardie ».

M. Dumont reprit son idée et l’étudia plus sérieusement en 1869 et 1871. Un premier projet daté de 1874 dérivait 60 mètres

cubes sur la rive gauche du Rhône aux Roches de Condrieu et les conduisait à Momas. Là, le fleuve était franchi par un siphon gigantesque de 3 kilomètres de longueur et de plus de 60 mètres de charge ou de flèche. Le canal laissait une dizaine ou une quinzaine de mètres cubes dans les départements de l’Isère et de la Drôme; et le siphon, débitant le reste des 60 mètres cubes empruntés au Rhône, débouchait, sur la rive droite du fleuve, près de SaintrEtienne des Sorts. Le canal se prolongeait alors tantôt à découvert, tantôt en souterrain jusqu’à Nîmes, Montpellier, Béziers et même jusque dans les plaines du Narbonnais. Il avait environ* 450 kilomètres de longueur. La dépense approchait de 150 millions; le périmètre arrosable comprenait 170,000 hectares.

Les chambres de commerce et la batellerie protestèrent tout d’abord avec énergie contre ce prélèvement de 60 mètres cubes au Rhône qui, d’après elles, menaçait de compromettre les travaux d’amélioration du fleuve. Une lutte très vive s’engagea entre les intérêts adverses, la navigation d’un côté, l’agriculture de

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