CHAPITRE DOUZIÈME
l’autre; et l’on réussit à faire limiter le débit du canal à 35 mètres cubes, dont 10 seulement à prendre dans le Rhône à Condrieu, les 25 autres devant être fournis par l’Isère que l’on aurait dérivée à Romans. Les deux canaux devaient se réunir près de Valence en un seul qui aurait ainsi débité les 35 mètres cubes concédés. Douze mètres cubes étaient laissés sur la rive gauche aux départements de la Drôme et de Vaucluse. Les 23 mètres cubes restants traversaient le Rhône, comme nous l’avons déjà dit, au moyen d’un siphon. Une faible partie était laissée à l’Ardèche, presque tout était consacré au Gard ou à l’Hérault.
Au point de vue technique, le projet échappait aux difficultés très sérieuses d’un tracé sur la rive droite du Rhône dont les falaises sont très escarpées. On restait aussi longtemps que possible sur la rive gauche beaucoup plus hospitalière; mais il fallait payer cet avantage par une coûteuse traversée du fleuve au moyen d’un ouvrage assez délicat et sans précédent. Cet ouvrage d’ailleurs n’était qu’à l’état d’avant-projet, presque d’indication. Il avait en outre l’inconvénient de solidariser les deux rives et de mettre toute la partie inférieure du canal, la plus importante sans contredit, à la merci d’une rupture, d’un accident ou même d’une interruption de service qui aurait pu se produire sur la rive gauche dans le canal de Condrieu à Momas. Oni ne tarda pas à l’abandonner, et on résolut de traverser purement et simplement le Rhône à l’une de ses cluses les plus resserrées, en face de Viviers, au moyen d’un pont-aqueduc d’une construction beaucoup plus pratique. Ainsi modifié, le projet présentait des conditions très acceptables, et les travaux furent déclarés d’utilité publique par une loi en date du 20 décembre 1879. Mais ce n’était là qu’une sanction toute platonique, rien n’étant définitivement réglé pour les voies çt moyens d’exécution.
Des variantes de ce projet primitif ne tardèrent pas à se produire. On chercha d’abord à s’affranchir de la solidarité des deux rives, en divisant la solution en deux et même en trois : une première dérivation sur la rive gauche près de Romans, une seconde
LE RHONE MODERNE
sur la rive droite en face de l’embouchure de l’Isère, une troisième enfin sur la même rive à l’embouchure de la Cèze (1).
On alla plus loin encore dans cette voie, et de nouveaux projets fractionnèrent le grand projet d’ensemble en une série de projets locaux, indépendants, que l’on pouvait exécuter au fur et à mesure des besoins et des ressources.
Sur la rive gauche, on maintenait la solution du projet Dumont, sauf peut-être, après une étude plus complète, à diviser le canal en deux, l’un dont la dérivation aurait eu lieu en amont du défilé de Donzère; l’autre, en aval, alimenté par un relèvement mécanique de l’eau nécessaire à la région qui s’étend de Saint- Paul-Trois-Châteaux à Bollène.
Sur la rive droite on desservait les bassins de l’Ardèche, de la Cèze, le plateau de Pujaut en face d’Avignon, le bassin du Gardon, les plaines de Nîmes et de Montpellier, les bassins de l’Hérault et de l’Orb par une série de canaux distincts.
Autant de bassins, autant de projets. C’était une solution très morcelée, mais en somme assez pratique (2).
On voit combien celte question de l’utilisation des eaux du Rhône au développement de l’agriculture a été sérieusement élaborée; et ce n’est pas la faute des ingénieurs si, après des études multipliées et consciencieuses, on n’est pas entré dans la voie de l’exécution. Cette exécution estrelle prochaine? Il serait difficile de le dire. On peut regarder cependant comme un progrès réel la cessation de l’antagonisme qui avait existé au début entre les champions de la navigation et ceux de l’agriculture. Ces
(1) Chambrelent, Canal d'irrigation du Rhône. (Journal de l'Agriculture. février 1881 .)
(2) A. Léger, les Canaux dérivés du Rhône. Solution morcelée et progressive * Lyon, 1882-1888.