LES VOIES ANTIQUES DE LA RÉGION DU RHONE
I. La route gréco-phénicienne. —II. L’itinéraire b’Hannibal entre les Pyrénées et les Alpes. — III. Le réseau des voies romaines sous l’Empiré.
Direction générale de la vallée du Rhône et de la Saône. — La légende de Melkarth ou d’Hercule. — Via Heraclea. — Colonies héracléennes. — Hercule considéré comme la personnification de la puissance tyrienne. — Ëxpéditions des Phéniciens dans le bassin de la Méditerranée. — Occupation des côtes de l'Ibérie et de la Celtique, des vallées du Rhône et de la Saône. — Route grécophénicienne de l’Espagne à lTtalie.
Itinéraire d’Hannibal des Pyrénées aux Alpes. — Interprétations diverses. — Polybe et Tite-Live. — Nouvelles études de la question à partir du seizième siècle. — Derniers travaux de la critique moderne. — Prise de Sagonte. — Passage de l'Êbre et des Pyrénées. — Route suivie dans le pays des Volkes Àrékomiques. — Passage du Gardon. — Passage du Rhône à l’Ardoise, vis-à- ; vi8 d’Orange. — Arrivée tardive de Scipion. — Route par les vallées du Rhône et de l’Isère. — Ravitaillement à Grenoble, Cularo. — Route par la vallée du Drac. — Passage de l'armée à Chorges, à Embrun, à Briançon. — Le mont Genèvre, mont Matrona; les Matrones , Deæ Matronœ ou Maires. — Difficultés de la descente. —<• Los vallées du Prégalas et du Chisone. — Arrivée à Turin. — Pertes subies dans la traversée du Rhône et dans le passage des Alpes.
État des routes dans l’antiquité. — Anciens frayés. — Défaut général d’entret tien. — Routes de l'empire assyrien et de la Perse. — Grande route militaire de l’Asie Mineure. — Absence de routes en Grèce. — Les routes romaines : considérées comme un instrument de conquête et de civilisation. — Constitution d’une route romaine : le statumen, le rudus, le nucléus. — Stations et relais; stationes, mutationes. — Bornes miiliaires.
Itinéraires ou livrets de poste sous l’Empire. — Itinéraire d’Antonin. — Itinéraire maritime. — Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem. — Carte de Peutinger ou Table/ Théodosienne. — Vases Apollinaires de Vicarello près de Viterbe, Aquæ Apollinares . — Stipes et ex-voto.
Constitution du réseau des voies romaines. — Route d’Esp&gne en Italie. —Voie ; Domitienne et voie Aurélienne, Via Domitia , Via Aurélia. — Grande route du Rhône. — Rouies d’Agrippa autour de Lyon. — Routes autour d’Arles. — Routes des Alpes. — Différents passages à travers les Alpes. — Le grand
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Saint-Bernard, Summus Penninut. — Le petit Saint-Bernard, mont Grains. — Le mont Genèvre, mont Matrona. — Route du Valait. — Route de la Durance. — Routes secondaires, viœ vicinales , viœ terrenæ. — Dépérissement des routes pendant le moyen âge. — Les routes modernes.
La vallée du Rhône s’ouvre sur la Méditerranée. Celle de la Saône lui fait suite. La grande rivière de la Bourgogne môle ses eaux à celles du fleuve au pied de la colline, autrefois boisée, qui a supporté les premières assises de la ville celtique de Lugdunum (Lyon). Les deux cours d’eau, exactement orientés dans la direction c|u Nord au Sud, sont le prolongement l’un de l’autre. Depuis la mer jusqu’au cœur de la France, le Rhône et la Saône semblent couler dans la môme vallée et ne font qu’une seule et môme ligne de navigation.
On conçoit aisément le rôle que ce chemin naturel a dû remplir dès la plus haute antiquité. « Cette vallée du Rhône est en réalité la principale voie historique de la France. La dépression qui s’étend à la base septentrionale des Pyrénées ne mène directement qu’au golfe de Gascogne et par conséquent ne présente au va-et-vient des peuples qu’un espace très limité. Le Rhône, la Saône et leurs affluents conduisent au contraire par divers passages, non seulement dans toutes les provinces de la France du Nord, mais encore, par les plaines de la Belgique, dans toute l’Europe septentrionale et, par le détroit de la Manche, dans les lies Britanniques. S’il est vrai, d’une manière générale, que la civilisation a marché de l’Est à l’Ouest,, en suivant de rivage en rivage le bassin de la Méditerranée, il n’est pas moins vrai que la ligne presque droite formée par le cours du Rhône et de son grand tributaire, la Saône, a forcé l’histoire, pour ainsi dire, à faire en cet endroit un brusque détour vers le Nord, afin de gagner par le chemin le plus facile le versant océanique du continent.
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« Dans la slricte acception du mot, l’étroite vallée du Rhône est devenue un grand chemin des nations ; Arles, Vienne, Lyon, Chalon, Dijon en sont les étapes (1). »
Ces étapes n’ont été d’ailleurs que des escales pour les bateaux des premiers habitante de notre sol, pendant cette série indéterminée de siècles à laquelle on ne saurait assigner une durée quelconque, qui a succédé aux dernières périodes géologiques et précédé les âges historiques les plus reculés.
La mer, « cette route gratuite et éternelle », et les fleuves, « ces chemins qui marchent », dont la descente s’effectue sans effort et qu’un halage rudimentaire permet de remonter sur une grande partie de leur cours, ont été, pendant de longs siècles, les seules voies suivies par le commerce. Tous les échanges, toutes les relations un peu régulières se faisaient par eau; et, dès l’aube de l’histoire, on voit se dessiner le long des côtes de la Méditerranée le sillage des navires phéniciens.
Il est sans doute bien difficile, pour ne pas dire impossible, d’avoir des notions un peu nettes sur les événements qui ont eu pour théâtre notre sol gaulois, douze ou quinze cents ans avant notre ère. La fable et la légende seules éclairent dune lueur incertaine et bien souvent trompeuse cette brume mystérieuse des premiers âges; et, alors que l’Egypte et la majeure partie de l’Orient, s’épanouissant en pleine lumière, nous ont laissé, soit par leurs monuments, soit par leurs écrits, des témoignages incontestables de leur merveilleuse prospérité, l’Europe — l’Europe occidentale surtout — inculte, sauvage, presque inconnue, est restée longtemps enveloppée de ténèbres impénétrables. Pour elle, l’hisloire, dans le sens réellement scientifique du mot, est en retard de près de dix siècles; et ce n’est que peu à peu-, et d une manière fort lente, que l’axe de la civilisation s’est déplacé vers l’Occident.
Ce déplacement a été la grande œuvre des peuples navigateurs.
(1) Él. Reclus, Géogr. unit ., t. II, chap. in.
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* Une des plus anciennes traditions orientales, qui s’est répandue successivement de l’Asie en Grèce, en Italie, en Gaule et en Espagne, où elle a subi à diverses reprises des altérations qui en ont dénaturé quelquefois le fond, parle des voyages accomplis sur tous les rivages de la région méditerranéenne par le dieu tyrien Hercule. Un commencement de civilisation, une sorte de premier polissage des peuples barbares aurait été, dans tout l'Occident, la conséquence du passage ou du séjour de ce héros mystérieux, à la fois guerrier et protecteur; et le vague souvenir d'un état meilleur, amené par le bienfait d'étrangers puissants, de conquérants d’une race supérieure et presque divine, semble s’être perpétué, de générations en générations, pendant les premiers siècles de l’époque gauloise ou celtique (1).
C'est à eux qu’on attribue la fondation de plusieurs villes de la région littorale de l’Ibérie et de la Gaule, de la plupart de leurs ports, et l’établissement des routes tracées le long de la côte.
Le souvenir d’Hercule est resté sur tout ce rivage. Divers tronçons d’une voie littorale reliaient sur la côte de Provence les comptoirs grecs et phéniciens; on l’appelait la « voie Héracléenne », via Heraclea. La grande légende de la Crau parle des exploits du demi-dieu contre Albion et Bergion, fils de Neptune, et de la lutte héroïque qu'il soutint contre les Ligures (2). La grêle de pierres que Jupiter déchaîna pour donner à son fils des armes contre ses ennemis couvre encore le sol sur une étendue de plusieurs kilomètres (3); c’est cette grande mer de cailloux qu’on appelle la Crau d’Arles (xpavoàv plaine basse et
pierreuse) (4). Un peu plus loin, dans les Alpes-Maritimes, on
(1) Amédée Thierry. Histoire des Gaulois, 1" part., chap. i, 1828.
' Ch. Lenth^ric, la Grèce et VOrient en Provence , chap. vi, X, 1878.
(2) Alioquin littus ignobile est, lapideum (ut vocant); in quo Herculem contra Àlbiona et Bergion, Neptuni liber os dimicantem cum telo defecissent, ab invocato Jove adjutum imbre lapidum ferunt. Credas pluisse, adeo multi passitn et laie jacent. — (Pomp. Mêla, De sit. orb. t lib. II, c. v.)
(8) Voir la trilogie de Ptolémée dans Eschyle.
(4) Crau, en celUque, d’après Cambden, craig ou crag, pierre, rocher, — altération de l’ionique xpocvaé;, rude, raboteux, appliqué par Homère aux terrains pierreux.
. ’lOdxvjç xpàvofj; xep êouar,ç.
(Hou , //., 1. III, v. 201.)
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retrouve la trace d’Hercule escaladant les derniers contreforts de la chaîne qui sépare la Provence de la Ligurie et ébauchant, au pied de la Turbie, cette célèbre route de la Corniche qui a été pendant si longtemps l’itinéraire classique de tous les touristes (1). Une ville portant le nom d'Hercule, Heraclea Caccabaria , existait au fond du golfe de Saint-Tropez (2), et cette désignation de Caccabaria rappelle un des plus anciens noms de la ville phénicienne de Carthage, Kakkabé (3). Une autre Héraclée a longtemps prospéré sur les rives du petit Rhône et fut le berceau du port et de la ville de Saint-Gilles, dans le Gard (4).
Monaco enfin, portus Herculis Monœci , silué à l’extrémité de la côte ensoleillée de Provence, et dont le rocher pittoresque se découpe en presqu’île comme Gibraltar, l’ancienne Calpé phénicienne, où se trouvaient les célèbres colonnes d’Hercule, était autrefois couronné par le temple du dieu; et son nom caractéristique de Monaco rappelle le Melkarth tyrien, le dieu seul, le dieu fort et sans rivaux, qui ne souffrait m émules ni voisins
(1) ï) 8* 'HpotxXîfc rfr èx. Ke).xixij; iropeiav iirl xVjv ’IxaMav xoioûfuvoç xal 8tsÇtb>v opsiv^v xaxà xàç "À).7rftç, tâonoirpt xr,v xpaxox7jxa x>5; 68ov xal xè Svoêaxov &<rre SvvaaOat <rrpaxo?ré8ot;, xal xaî; xûv OiroÇvyCa>v inoanEvaîç (3à<rtpui>v eivat.
(Diod. Sic., 1. IV, xix.)
Primam viam Thebanus Hercules... propè maritimas composait Alpes. — (Amm. Marc., XV.)
Primut inexpertas adiit Tyrinthius arces.
Scindentem nubes, frangentemque ardua montis.
Spectarunt Superi, longisque ab origine sœclis Intemerata gradu, magna vi, taxa domantcm.
(Sil. Ital., Punie., I. I, T.49S-499.) . bellis labor acrior, Alpes.
(Sil. Ital., Punie., 1. III, t. 92.)
A sinu Sambracitano Heraclea Caccabaria portus. m. p. m. XV I.
Ab Heraclea Caccabaria Alconis... m. p. m. XII.
( Itiner. marit., éd. Partbey et Pinder, Berlin, 1849.)
(3) Voir Acad, des lnscr. et Belles-Lettres, 16 mars 1877.
(4) Sunt auctores et Heracleam oppidum in ostio Rhodani fuisse. — (Plin., 1. III, c. v.) ,
Sainct-Gilles qu’aucuns estiment estre celle que Pline appelle Heraclea... — (César.di Nostradamus, Hist. et chron. de Provence , 1614.)
Quant au temps du changement de ce nom de Heraclea en celuy de Saint- Gilles, il arriva sans doute vers Pan 520, à l’occasion de la demeure de ce saint, vivant en hermite, au terroir de cette ville. — (Honoré Bouche, Chorogr. de Provence , 1664 )
Voir Gkrmer-Durand, Inscriptions grecques trouvées à Saint-Gilles (Héraclée). Mémoires de l’Académie du Gard, 1868-1869.
(Monoîcos , fxovoç otxôi, seul dans la maison), et dont le culte n’élait associé dans son temple à celui d’aucune autre divinité (I).
Il est à peine besoin de dire que le divin Hercule n’a jamais réellement existé, et que tous les exploits légendaires ou fabuleux auxquels on a attaché son nom, et qui sont devenus en quelque sorte classiques sous le nom des « douze travaux d’Hercule » — constructions de routes, détournements du cours des fleuves, extermination de brigands et d’animaux nuisibles — ne sont qu’une fiction poétique, représentant les efforts de l’humanité à son premier âge pour dompter la nature rebelle. Ces travaux multiples d’une société naissante ont été si nombreux et ont eu pour théâtre tant de pays si éloignés les uns des autres, qu’il eût été bien difficile, on en conviendra, de les attribuer à un seul homme, quelque héros ou demi-dieu qu’on ait pu le supposer autrefois. Mais les mythologues n’ont pas eu de peine à sortir de cet embarras et ont imaginé autant d’Hercules que cola leur a paru nécessaire.
La plus grande confusion régnait d’ailleurs dans l’esprit des anciens au sujet d’HercuIe. Une sorte de syncrétisme religieux, bien antérieur à l’histoire écrite, avait réuni, dès la plus haute
(1) Ptolémée mentionne même, sur cette partie de la côte ligurienne, deux port s distincts : l’un dans la rade de Villefranche, l'autre dans le petit havre de Monaco.
MaTOoeXicaTâv Ntxatia. 28° »43° 5'
'HpaxXéouç Xijitjv. 28M5'... .42» 45'
Tpotcaia lefarroû. 28° 3(K 40* 30*
MovoCxou Xtprfjv. 28° 28'42* 4<K
(Ptol., Géogr., III, 2.) Herculei ponto ccrpere oxistere colles Et nebulosa jugû attollere taxa Monœci.
(Sa. Itàl., Punie,, I, ▼. 558.)
L'abbé J.-J.-L Bargés, Recherches archéologiques n»r les colonies phéniciennes établies sur le littoral de la Celto-Ligurie, Paris, 1879.
Ch. LBNTHéitic, la Provence maritime ancienne et moderne, ch. x,XI, Paris, 1880.
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antiquité, sur un seul personnage et fondu en quelque sorte dans un môme moule le héros thébain, fils d’Alcmène, qui a peut-être existé réellement et est considéré comme la personnification de la race dorienne, deux divinités à la fois bienfaisantes et guerrières, l’une d’origine égyptienne, l’autre d’origine phénicienne, et toute une série de types légendaires assez confus et de fictions naturalistes, dont on retrouve le vague souvenir chez tous les peuples d’origine aryenne (1).
Mais, quand on y a regardé d’un peu plus près, il a fallu nécessairement faire un partage de tous les exploits du demi-dieu et les diviser entre plusieurs Héraclès de diverses provenances.
La division a môme été poussée à l’extrême; et tandis que Oiodore de Sicile reconnaissait trois Hercules, Cicéron en comptait six, et Varron n’hésitait pas à en admettre jusqu’à quarante^ trois, sans compter un grand nombre de guerriers de différentes nations qui se joignirent à eux (2). On ne saurait y mettre plus de complaisance. Chaque peuple a voulu avoir le sien. Les mythologies anciennes nous parlent tour à tour d’un Herculê égyptien, fils du Nil; d’un Hercule crélois, d’un Hercule lydien, d’un Hercule persan, d’un Hercule indien, d’un Hercule latin et même d’un Hercule germain, tous conquérants, voyageurs, grands redresseurs de torts, grands pourfendeurs de monstres et portant à qui mieux mieux les mêmes attributs, la peau de lion, la massue, l’arc et les flèches, représentant, en un mot, là domination et la force, ( Ôîtj HpaxXfo) (3).
Le plus important de tous ces Hercules — le plus réel même, serions-nous tenté de dire, si l’on peut appliquer un pareil mot à un personnage mythique — est celui dont les poètes et les géographes nous ont raconté le merveilleux voyage depuis la
(1) Tôv y*p TSiraçov, xal r^v ’lw, xat xov 'iaaov, xal xàv r Apyov. *D)xoç àfijxe, ?i).OTtfju>u(Xfvoç irirj fiovov àXXov; 'HpaxXet; Alyv^mov;’ xal <l>otvtxa; àxopatvetv, àXXà xat TOÛTOV, ôv àvtà; Tpcxov YSYovsvat <pr,<jiv, si; {Jap6àpoç àiroÇevûdai xfj; *EXXà8o;. — (Plutarque, De^Herodot. malign ., c. xiv.)
(2) V) 8* ovv c Hpax)fj; t<Sv p.èv *I6rjpb>v itapfôcoxe paatXstav toÎç àptarot; tôv £ yX<*>puov auxô; 8' àvaXaSwv *n?)v 8vvap.iv xal xaxavnqaa; si; vfr KsXtix^v.
(Dion. Sic., 1. IV, c. xix.) — Cf. Dionts. Halic., 1. I, c. xli.
(8) Hbsiod., Scutum Herculi», v. 52, 69, 110.
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chaîne du Causase jusqu’aux rivages de l’Ibérie et de la Celtique (Gaule méridionale), et qui a parcouru successivement la vallée du Danube et toutes les côtes de la Méditerranée. Peut-être n’est-il pas téméraire de voir dans cet Hercule la personnification de la race pélasgique en Occident (1) et l’indice de la grande migration de cette race primitive, depuis le Caucase où Prométhée lui trace d’avance le programme de ses travaux et l’itinéraire qu’elle doit suivre jusqu’au Danube, du Danube à l’Adriatique, de l’Adriatique aux Alpes, des Alpes au Rhône, du Rhône aux Pyrénées (2).
. Il est cependant plus rationnel de le considérer comme le symbole du peuple phénicien. Melkarth était la divinité poliade de Tyr. La légende du dieu nous le représente visitant d’abord les côtes méditerranéennes de l’Asie et de l’Egypte, parcourant ensuite le Nord de l’Afrique, puis séparant par une sorte de prodige cette Afrique de la partie méridionale de l’Europe (c’est le détroit de Gibraltar moderne), mettant le pied en Espagne, important la civilisation en Gaule, prolongeant son séjour dans la vallée du Rhône, dessinant tout le long de ces rivages un collier de villes florissantes et laissant enfin, comme souvenir de son passage, la route la plus ancienne dont les hommes aient conservé le souvenir.
Cette magnifique épopée du Melkarth tyrien n’est, à vrai dire, que la traduction poétique des grandes entreprises phéniciennes qui remontent au treizième ou au quatorzième siècle avant notre ère.
Il est très probable que nous ne connaîtrons jamais qu’imparfailement l’histoire inférieure de la Phénicie; et les plus savantes explorations modernes ont pu à peine jeter quelque jour sur ce territoire jadis célèbre, qui ne nous offre aujourd’hui de son
(1) P. Bial, Chemins, habitations et oppida de la Gaule au temps de César, ‘Besançon, 1864.
(2) <t>Yiai.yoOv ITpO|iT)8eùç irap’ auT$> xa6riYOV|Aivoç 'HpaxXct twv ôfiwv t u>v aie à Kavxbcaov irpà; tàç *£airepîôaç.
*HÇe(ç Ül Aiyucdv tlç àTép&rrov arpativ, ïvO’ oO pt-âxTK, aàç’ oî8a, xai ôoûpo; xsp’ arv.
(Strab., Géogr., 1. IV, c. i.)
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passé que des ruines émiettées, des nécropoles plusieurs fois \iolées et des cendres sans nom (1). Mais nous connaissons mieux la vie extérieure de ce peuple essentiellement voyageur; et uous avons quelques idées assez nettes sur la marche de ses expéditions maritimes, sur l'épanouissement de son commerce et le développement de ses colonies.
Pressés entre deux des plus puissantes monarchies de l'ancien monde, l’Egypte et l'Assyrie; adossés à la grande chaîne du Liban, qui limitait d'une manière bien étroite leur occupation territoriale; ne possédant, en somme, qu’une mince lisière de côtes d’une cinquantaine de lieues à peine, les Phéniciens ne pouvaient prétendre à être des conquérants. Mais la mer s'ouvrait devant eux, et ce fut leur véritable domaine.
Celte Méditerranée, qui est la grande mer de la Bible, de l’Iliade et de l’Odyssée, est restée pendant de longs siècles le véritable foyer de la vie antique. Son rôle semble à peine avoir changé depuis plus de trois mille ans. C’est encore la mer historique par excellence; le grand théâtre sur lequel s’agitent et se transforment à chaque instant les passions, les intérêts et la fortune du monde civilisé moderne.
Aucun peuple, dans aucun temps, n’a mieux exploité la mer, dans le sens pratique et industriel du mot, que le peuple phénicien. Elle leur a, pour ainsi dire, appartenu pendant près de six siècles, et avec elle tous les rivages qu'elle baigne, toutes les rivières qui en sont tributaires, tous les fleuves qui l’alimentent.
. Ne trafiquant que par voie d’échange avec les nations demibarbares de la région méditerranéenne, pour lesquelles les moindres produits de l’industrie phénicienne étaient considérés comme des merveilles d’art et de fabrication, ils établirent partout des escales, des comptoirs et des entrepôts; et, tout en amassant d’énormes richesses, ils ouvrirent le monde à la civilisation.
• (1) Ernest Renan, J fission de Phénicie, 1862. — E. Vjnet, VArt et VArchéologie , 1874.
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Les marchands tyriens eurent réellement le génie de la mer. Après avoir occupé la Propontide et le Pont-Euxin, c’est-à-dire la mer de Marmara et la mer Noire modernes, ils mirent pied tour à tour sur toutes les îles de la mer Egée. La Crète, Chypre, Rhodes leur appartenaient; le groupe des Cyclades et des Sporades était pour eux comme une seconde patrie. De là ils passèrent sur les côtes de Grèce, d’Egypte, d’Italie, de Sicile, de Sardaigne et du Nord de l’Afrique, où ils fondèrent Utique et Carthage. Ils s’emparèrent des Baléares et vinrent occuper une grande partie du Sud de la Bétique — l’Espagne moderne — alors presque sauvage; et, sur cette côte ibérique, ils établirent, d’après Strabon, plus de deux cents colonies, dont la plupart ne nous ont même pas laissé leur nom, mais parmi lesquelles on peut citer Malacca, Gadès (Cadix), Tartessas. Ils en tiraient du plomb, de l’étain, du fer, de l’argent, même de l’or; ils en exportaient du blé, des fruits, de la cire, de l’huile. Ils traversèrent les premiers le détroit de Gibraltar où la légende place les célèbres colonnes d’Hercule, pénétrèrent résolument dans l’Océan, et, si l’on en croit Strabon, plus de trois cents villes auraient été fondées par eux sur les côtes de l’Afrique occidentale (1).
On les retrouve d’une manière beaucoup plus certaine sur toute la côte méditerranéenne, doublant le cap de Creux, qui forme le dernier chaînon des Pyrénées orientales, s’arrêtant dans toutes les criques de la Gaule, nouant des relations avec les Ibères et les Ligures; puis, s’arrêtant aux embouchures du Rhône, jetant à Marseille les fondations d’un comptoir qui devait s’élever en peu de temps à un très haut degré de prospérité, remontant la vallée du grand fleuve gaulois, pénétrant même dans celle de la Saône (2), redescendant en Provence, franchis-
(1) Strabon est ici évidemment exagéré. L'expédition sur la côte d'Afrique est cependant certaine; et l'on sait même que les Phéniciens remontèrent les côtes de l'océan AUanUque vers le Nord jusqu'aux lies Cassitérides (îles Sorlingues), où ils exploitaient, sur une large échelle, l'étain qui était alors le métal indispensable 4 tous les besoins de la vie, et qu'ils pénétrèrent même dans la Baltique, où ils allaient chercher l’ambre jaune alors employé couramment comme matière d'échange, presque comme monnaie. — Cf. HéaoD., üitl ., 1. 111, c. cxv.
(2) La légende d’Hercule lui attribue même la fondation d'un oppidum au mont Auxois, sur l'emplacement où l'on devait bâtir plus tard ÏAletia celtique.
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sant la chaîne des Alpes, et, après avoir couvert la côte du golfe de Lyon de leurs colonies et de leurs comptoirs, élevant sur le rocher de Monaco un temple à leur dieu Melkarth, comme le trophée de leurs conquêtes pacifiques et un souvenir glorieux de leurs merveilleuses expéditions.
Il est donc facile d’expliquer historiquement la grande légende du dieu tyrien. Les Grecs, qui ont tout embelli et tout poétisé, en ont fait leur Héraclès et l’ont approprié à leur polythéisme, plus délicat et plus raffiné que celui des religions tout à fait primitives. Mais l’Hercule grec n’a été qu’une transformation adoucie du Melkarth phénicien, et sa légende est manifestement tissée sur la même trame (1).
Celte légende orientale, nous l’avons dit, n’est qu'un symbole. L’Hercule phénicien ne saurait être sérieusement considéré ni comme un personnage réel, ni même comme un personnage fabuleux ou une abstraction poétique. Voyageur intrépide, posant et reculant tour à tour les bornes du monde, fondateur de villes tyriennes, conquérant de pays subjugués par les armes tyriennes, le dieu n’est en réalité que le peuple lui-même qui a exécuté ces grands travaux. Le récit de ses courses dans la Gaule permet de suivre la marche, les luttes, le triomphe et la décadence de la colonie dont il n’est que la représentaion et le symbole; c’est, en définitive, le génie tyrien personnifié et déifié, et la légende du dieu n’est autre que l'histoire même de ses adorateurs (2).
On peut donc regarder aujourd’hui comme absolument acquis à la science que, dans la période comprise entre le dix-neuvième et le treizième siècle avant notre ère, les Phéniciens avaient entouré d’une ceinture de colonies tout le bassin de la Méditerranée, depuis l’archipel de la mer Egée jusqu’à Gibraltar. On est
Lun des derniers boulevards de la résistance gauloise aux légions de César. — Aujourd’hui, Sainte-Reine (Côte-d’Or)
Kaxà 8è x^v *HpaxXtovç M rrjpvôvt)i axpaxtiav, xaxavxr^avxoc elç x^v KcXxurîjv àvxov xal irôXiv ’AXYxrfav ivxauxrj xxiaavxoç. (Diod. Sic., 1. V, xxiv.)
(1) K al yap 'HpaxXta xà yévoç Alyvicxiov ôvxa, îi* àvSpecav ixtXÔeîv iroXX^v xijç olxovt/TK, xat xtjv éirl xijç AiSvtjç 6ta6at oxt)Xt)v, vxèp ou iteipûvxai ta; àxoàeiÇeiç xapà xûv
*EXX^vwv XapSdvciv. (Diod. Sic., 1. I, xxiv.)
(2) Ch. Lhnthbric, la Grèce et VOrient en Provence, c. x, VI.
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aussi très fondé à croire que cette occupation ne fut pas limitée à quelques points du littoral ou à quelques comptoirs échelonnés dans la région maritime des grands fleuves.
La présence de leurs monnaies dans les vallées supérieures démontre qu'ils colonisèrent assez avant dans les terres et qu’ils y firent un séjour prolongé. Ce qui le prouve mieux encore, c’est la fondation de ces villes héracléennes, c’est-à-dire tyriennes — Heraclea du Rhône, Heraclea Caccabaria du Var, Porlus Her~ culis Monœci des Alpes-Maritimes, etc... — et surtout l’existence encore reconnaissable de la grande route qui .partait du Sud de l’Espagne, traversait les Pyrénées, côtoyait une partie de la Méditerranée gauloise, remontait la vallée du Rhône, franchissait les Alpes au col de Tende et pénétrait en Italie (1).
Cotte route magistrale, de beaucoup la plus longue et la plus ancienne de l’Europe occidentale, ne fut dans le principe qu’un simple frayé, pratiqué dès les premiers âges historiques par les migrations pélasgiques. Plus tard, le môme frayé fut suivi et peut-être rectifié par les tribus ibériennes et ligures qui oscillaient le long de la région littorale dans un va-et-vient un peu confus. Les Phéniciens s’emparèrent ensuite de ce chemin rudimentaire et le transformèrent bientôt en une route régulière qui assura par terre la communication entre tous les ports naturels ou artificiels de la côte. Ce fut en réalité la doublure de leur ligne de cabotage.
Elle existait, d’après Polybe, bien avant la seconde guerre punique. Hannibal dut la trouver toute tracée lorsqu’il traversa
(1)... Trafiquant d’une main et combattant de l’autre, ils pénétrèrent dans l'intérieur pour exploiter les mines d’or et d’argent que recélaient & fleur de terre les Pyrénées, les Cévennes et les Alpes ; ils construisirent, pour le service de cette exploitation, une route d’une hardiesse et d’une solidité merveilleuses, qui partait des Pyrénées orientales et allait descendre en Italie par le col de Tende. — (H. Martin, Hist. de France, t. I.)
Cf. Amédée Thierry, Hist. des Gaulois, t. I.
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la Gaule; et elle était déjà empierrée, peut-être même pavée, suivant la méthode carthaginoise, qui n’était qu’une tradition tyrienne (1). Les Grecs de Marseille, qui, dès le sixième siècle avant notre ère, commençaient à se substituer aux Phéniciens dans le bassin occidental de la Méditerranée, ne manquèrent pas de l’utiliser à leur tour pour le service de leurs colonies échelonnées sur les côtes de l’Ibérie et de la Celtique.
Strabon et les géographes classiques, en nous laissant la liste à peu près complète de ces colonies, nous ont donné par là l’itinéraire et les principales stations de cette route gréco-phénicienne, qu’on ne tarda pas dès lors à améliorer d’une manière sensible.
Les commerçants massaliotes étaient d’ailleurs les fidèles alliés de Rome. Pour se ménager sa protection contre les tribus barbares qui peuplaient le Sud de la Celtique, ils s’étaient constitués en quelque sorte les hommes d’affaires et les entrepreneurs de transport des armées romaines.
Dans ce but, ils améliorèrent la route littorale par de nombreux redressements, ce qui lui permit de mieux desservir une plus grande étendue de territoire. Ils plantèrent, de huit stades en huit stades, des bornes pour indiquer les distances parcourues (2); ils assurèrent ainsi la marche régulière des convois de la république; et ce fut sur ce tracé déjà très perfectionné que les Romains établirent peu de temps après, et d’une manière définitive, leurs deux grandes routes militaires du Midi de la Gaule, la via Domitia et la via Aurélia .
Ce grand chemin de l’Espagne à l’Italie fut, sauf quelques légères variantes, celui que suivit l’armée d’Hannibal dans ce
(1) Primum Pœni dicuntur lapidibut vias »tr aviné : pottea Romani per omnem pone orbem ditpotuerunt... (Isidor. 8ev., De origin., 1. XIV.)
(2) TotOxa yàp xûv p»6r,|j.aT(<rrai, xai (T£<riJiiei<i>xai xai xatà araîfou; ôxxa> $iè Pù>fl.aU0V éirtfj.s).à>c. (Polyb., 1. III, c. xzxix.)
merveilleux passage à travers la Gaule, dont les historiens classiques nous ont laissé le récit si souvent commenté et si diversement interprété. De toutes les entreprises de cette nature, c’est certainement une de celles qui ont excité dans tous les temps et à plus juste titre l’admiration des hommes d’Etat et des hommes de guerre; et encore 11 e connaissons-nous qu’assez imparfaitement tous les faits relatifs à la grande épopée carthaginoise, et l’histoire et la figure d’Hannibal ne sont-elles arrivées jusqu’à nous que par l’intermédiaire de ses ennemis.
Presque tous les historiens militaires de l’antiquité et des temps modernes ont écrit sur Hannibal. Presque tous les grands capitaines ont dit leur mot sur sa traversée du Rhône et sur son passage des Alpes; et, à force d’en parler, on a fini par ne plus s’entendre.
Polybe et Tite-Live ouvrent la marche. A vrai dire, ce sont les deux sources principales auxquelles tout le monde a puisé. Eux seuls sont originaux. Tous les autres ne sont que des historiens de seconde main, des commentateurs ou des amplificateurs qui n’ont fait bien souvent que délayer ou obscurcir le sujet.
Mais, comme Polybe et Tite-Live diffèrent sur quelques points, les écrivains et les géographes de tous les âges ont trouvé là matière à discussion; et ce sont ces divergences et ces contradictions entre les deux auteurs classiques, non moins que la grandeur du sujet et la séduction irrésistible qu’exerce le héros de la deuxième guerre punique, qui ont donné lieu à une véritable avalanche de commentaires et de dissertations.
Il est malheureusement impossible d’accorder toujours Polybe et Tite-Live; et l’on est forcé, sur certains points, à prendre parti pour l’un des deux.
Polybe était né à Mégalopolis, dans le Péloponèse, l’an 204 avant l’ère chrétienne, c’est-à-dire quatorze ans seulement après l’expédition d’Hannibal. Jeune encore, il vint à Rome, fréquenta assidûment les Fabius et les Scipion, qui durent très certainement, comme tous les vieux généraux, lui faire bien souvent le récit détaillé de leurs campagnes en Espagne, en Gaule, en Italie, et cela
DE LA RÉGION DU RHONE
avec d’autant plus de complaisance qu’ils le considéraient déjà comme leur historiographe et qu’il était leur hôte et leur ami.
Mais Polybe ne se contenta pas d’écouter tous ces braves. Il alla visiter lui-même le théâtre de la guerre, depuis l’Italie jusqu’aux bords de l’Ebre. Il avait alors près de quarante ans. Les vieillards du pays, âgés de soixante à soixante-dix ans, avaient tous conservé le souvenir du passage d’Hannibal; quelques-uns même, qui n’étaient âgés à cette époque que de quinze à vingt ans, avaient dû très certainement servir comme mercenaires sous ses ordres ou tout au moins être mêlés d’une manière directe aux événements; tous enfin avaient vu se dérouler, depuis les Pyrénées jusqu’aux Alpes, le long ruban de l’armée carthaginoise avec ses troupes de couleurs et d’armement si nouveaux pour eux, sa cavalerie incomparable, ses nègres et ses éléphants.
Un historien consciencieux et observateur était donc là à la source des meilleurs renseignements.
Malheureusement, Polybe, ordinairement si juste et si exact, si historien dans le vrai sens du mot, écrivait trop près des événements, et surtout dans un milieu trop passionné, pour ne pas s’être un peu laissé aller, en vue peut-être de plaire à ses illustres amis, au désir de diminuer le prestige qui entourait toujours, malgré sa défaite, le jeune chef de l’armée africaine. Il affecte un peu de considérer cette grande expédition à travers la Gaule comme une simple marche militaire; il parle avec une certaine ironie des difficultés du passage des Alpes, qu’il regarde comme assez facilement surmontables. Il cherche à réduire, en général, les faits à des proportions très ordinaires : « Les Gaulois des rives du Rhône, dit-il, ont maintes fois franchi les Alpes avant Hannibal et y ont fait passer des forces immenses, afin de combattre les Romains et de secourir leurs compatriotes dans les plaines du Pô... Hannibal montra toujours dans sa conduite une extrême prudence; il connaissait la fertilité du pays (1) et les sen-
(1) Àppien (De reb. Hitp., 13) dit même qu’étant encore en Espagne, il avait envoyé des émissaires chez les Gaulois pour explorer les passages des Alpes. — (E. Desjardins, Gaule romaine, t. I, c. i, J I.)
LES VOIES ANTIQUES
timents de haine qui animaient les populations à l’endroit de Rome; et dans les passages difficiles, d'ailleurs, il prenait pour guides des montagnards indigènes qui partageaient sa fortune... »
« J’en parle avec assurance, ajoute-t-il; je tiens les faits dont il est question de la bouche même de témoins oculaires; et, en ce qui concerne les lieux, je les ai parcourus dans un voyagé que je fis autrefois dans les Alpes afin d'en prendre par moimême une connaissance exacte (1). »
A ce parti pris évident, il faut ajouter une concision extrême, une sobriété voisine de la sécheresse et un silence souvent très regrettable sur la plupart des noms de peuples, de villes et de lieux.
Tite-Live, qui écrivait un siècle plus tard, complète heureusement Polybe. Il nomme les peuplades et les tribus traversées, définit leurs limites, raconte une foule d’anecdotes et d’épisodes, donne, en un mot, beaucoup de vie et de mouvement à son récit. Trop peut-être; car on peut lui reprocher, non sans raison, un grand goût pour le merveilleux, une excessive crédulité, un véritable chauvinisme romain, et surtout la manie de prêter à ses personnages des discours à effet. C’est, à coup sûr, une assez mauvaise manière d'écrire l’histoire que de transformer les hommes d'action en hommes de tribune, de décorer et d’enfler ainsi tous les actes de leur vie et de les faire poser à chaque instant, comme des acteurs de drame, devant le public qui finit toujours par se laisser prendre plus ou moins à leurs déclamations.
« Je n’aime pas, disait Montesquieu, à voir jeter tant de fleurs sur les colosses de l'antiquité. »
Toutefois, on doit le reconnaître, cette mise en scène a l'avantage de donner au récit de Tite-Live un relief et un intérêt qui manquent absolument à celui de Polybe.
Il a embelli la narration de Polybe, l’a colorée, mais non faus-
(i) POLTB., III, 48.
DE LA RÉGION DU RHONE
sée, comme on pourrait le croire. Il Ta même éclaircie par de nombreux détails topographiques qu’il semble avoir recueillis lui-même d’après des témoignages assez précis; et l’on ne saurait s’en étonner, car les principaux incidents du passage d’Hannibal ont dû certainement laisser longtemps après eux, dans la région du Rhône et des Alpes, des souvenirs fort durables.
Après Polybe et Tite-Live, les autres écrivains jettent peu de lumière sur la marche d'Hannibal. Silius Italicus a mis en mauvais vers la prose déjà bien assez poétique de Tite- Live (1). Appien, Varron, Cornélius Nepos, Ammien Marcellin n'ont fait que copier à peu près leurs devanciers. Quant à la vie d’Hannibal par Plutarque, on sait qu’elle n’est pas plus de lui que celle de Scipion, et que l’une et l’autre furent écrites dans le quinzième siècle par un écrivain du nom de Donalo Accioli, qui, en les dédiant à Pierre de Médicis, déclarait les avoir composées en compilant divers classiques grecs ou latins (2).
La Renaissance, qui développa d’une manière si brillante le goût des études historiques et géographiques, mit pour ainsi dire à la mode la question de l’expédition d’Hannibah
En 1508, Symphorien Champier traçait avec détails l’itinéraire de l'armée carthaginoise dans son « Traité des origines de la ville de Lyon (3) ».
Une curieuse dissertation anonyme fut imprimée à Paris, neuf ans plus tard, sur les passages des Alpes et signamment sur ceux où passèrent Annibal, Julius César et les roys de France depuis Charlemagne jusqu'à très illustre roi François régnant (4).
En 1550, Quiqueran de Beaujeu écrivit un poème latin sur le
(1) Sil. Ital., Punie., Il, v. 415-555.
(S) L. dis Ours de Mbndajors, Nouvelle» Découverte» »ur Vètat de Vaneienne Omàe du temp» de Jules César, Paris, 1696.
Id., Histoire critique de la Gaule Narbonnaise, Paris, 1733.
Daddé de La Valette, Recherches sur Vhistoire du passage d*Annibal d'Espagne en Italie à travers les Gaules, Montpellier, 1838.
(3) Stmph. Champier, De origine eivilatis Lugdunensis, Lugdunum, 1508.
{4) Daudé de La Valette, op. eit.
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passage d’Hannibal dans les Gaules (1). Vingt-quatre ans après r Simler s’occupait de la môme question (2).
Bergier ne l’oubliait pas dans son histoire des grands chemina de l’empire romain (3), et l’érudit Cluvier la traitait d’une manière large et savante dans son Italia antiqua (4).
Vers le milieu du dix-septième siècle, un véritable concours fut ouvert sur la meilleure interprétation du passage d’Hannibal à travers la Gaule. Unde et quo Rhodanum transivit Annibal , etc.? tel était le programme que l’on voit figurer dans l'histoire de Provence de Bouche et qui aurait été proposé, nous dit cet historien, par un curieux et savant homme de son siècle qui voulait entreprendre une grande diatribe ou exercitation au sujet du passage d* Annibal (5). Cet appel fut entendu. Il y eut un véritable déluge de mémoires, de dissertations, de controverses.
Pierre Labbe publiait, en 1664, un énorme in-quarto De itinere Annibalis . Le Père Ménétrier ajoutait un volume in-folio à son « Histoire consulaire de la ville de Lyon ». Puis vinrent la traduction et les commentaires sur Polybe du chevalier de Folard,. joints à la traduction de Dom Vincent Thuilier et « accompagnés de cartes originales permettant de suivre la marche de l’expédition carthaginoise dans la région des Alpes (6) ».
Hommes de lettres, hommes d’épée, géographes, historiens, tout le monde s'y est mis depuis; et l’on a vu tour à tour paraître le système du marquis de Saint-Simon, laborieusement développé dans son « Histoire de la guerre des Alpes (7) », les dis-
(1) Quiquerani Bellojocani, De laudibui Provinciœ, 1. III, Lugdun., 1614.
(2) Joslae Simleri, Vallesiœ et Alpium deteriptio et de Alpibus commenlarium, Lugduni B&t&vorum, ex off. Elzev., 1633.
(3) Bergier, Histoire det grande chemins de Vempire romain, 1. 111, c. xxxi.
(4) Philippi Cluverii, Italia antiqua, opus tabulis geographicis illustratum, Lugduni B&t&vorum, ex off. Elzev., 1624.
(5) Honoré Bouche, la Chorographie ou description de Provence, et Chistoire chronologique du même pays, t. I, Aix, 1644.
(6) Dom Vincent Thuilier, Histoire de Polybe , traduction et commentaire, par M. de Folard, meatre de c&mp d’infanterie, t. IV, Paris, 1728.
(7) Histoire de la guerre des Alpes ou campagne de i744 par les armées comb in tes d'Espagne et de France, etc., par le marquis de Saint-Simon, aide de camp du prince de Conti, Amsterdam, 1770.
DE LA RÉGION DU RHOTVE
eussions de Grosley dans ses « Observations sur l’Italie (1) », la dissertation d’Abauzit (2), celle du célèbre Gibbon (3), les notes du géographe d’Anville (4), les « Itinéraires » du général Melville, insérés dans l’énorme volume de l’Anglais Withaker (5), le « Tableau de la Haute-Italie » de Charles Denina (6), V « Histoire des campagnes d’Hannibal » par le général de Vaudoncourt (7), les « Commentaires » de M. de Rivaz (8), du général Rogniat (9), les « Mémoires » des généraux Montholon et Gourgaud (10), les « Recherches du comte de Fortia d'Urban (11) », les dissertations de Larenaudières et de Malte-Brun (12), De Luc (13), Letronne (14), Wickham et Cramer (15), Rey (16), Larauza (17), de Beaujour (18), général Saint-Cyr Nugues (19), Daudé de la Valette (20), Ernest Desjardins (21), Albert Réville(22),
(1) La Savoie et Us Alpes Observations sur l’Italie et les Italiens données en 1764, sous le nom de deux gentilshommes suédois, Amsterdam, 1774.
(2) Abaüzit, Œuvres diverses, Londres, 1770.
(3) Gibbon’s, Miseellaneous tcorks and memoirs , t. II, Londres, 1796.
(4) D'Anvillb, Notice de l'ancienne Gaule. Art. Alpis Pennina, Alpis Cottia, Vocontii , etc., Paris, 1760
(5) Withakbr, The course of Annibal over the Alps ascertained, Londres, 1794.
(6) Ch. Denina, Tableau historique, statistique et moral de la haute Italie et de* Alpes qui Ventourent, Paris, 1805.
(7) De Vaudoncourt, Histoire des campagnes (TAnnibal pendant la seconde guerre punique , suivie d'un abrégé de la tactique des Romains et des Grecs, et enrichie de plans et de cartes topographiques , Milan, Paris, 1812.
(8) Moniteur du 30 décembre 1813.
(9) Rogniat, Considérations sur l'art de la guerre, Paris, 1816.
(10) Mémoires publiés par M. de Montholon, t. II. Dix-sept notes sur l'ouvrage du général Rogniat.
(11) De Fortia d'Urban, Dissertation sur le passage du Rhône et des Alpes Paris, 1821.
(12) Voir Tite-Live, édition Lemaire, t. IV, note De transita Alpium.
(13) De Luc, Histoire du passage des Alpes par Annibal, Genève, 1818.
(14) Journal des Savants, année 1819.
(15) Wickham et Cramer, Dissertation on the passage of Annibal over the Alps , Londres, 1828.
(16) Rey, Dissertation sur remploi du vinaigre à la guerre comme agent de destruction et comme moyen de défense , Paris, 1818.
(17) Larausa, Histoire critique du passage des Alpes par Annibal, Paris, 1826.
(18) Félix de Beaujour, De Vexpédition Annibal en Italie, ou de la meilleure manière <T attaquer et de défendre la Péninsule italienne, Paris, 1832.
(19) Spectateur militaire, 23’ vol., 135* livraison, année 1837.
(20) Daudé de La Valette, Recherches sur Ihistoire du passage d'Annibal d'Espagne en Italie, à travers les Gaules, Montpellier, 1838.
(21) E. Desjardins, Géographie de la Gaule romaine, Paris, 1876.
(22) Albert Révillb, le Passage <T Annibal à travers la Gaule et les Alpes, Paris, 1880,
LES VOIES ANTIQUES
Revillout (1), le colonel Hennebert (2), le lieutenant Azan (3), Tom. Montanari (4), le capitaine Colin (5), etc... Nous en passons le plus grand nombre; car il serait presque impossible de faire une énumération complète de tous les ouvrages, articles, lettres, notes et fragments, épars dans les journaux militaires, dans les mémoires de l’Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, et surtout dans les recueils de ces modestes sociétés savantes des départements de la France, qui, depuis près de cinquante ans, concourent avec un zèle si louable au travail de reconstitution de notre histoire nationale.
Mais nous croyons devoir mentionner d’une manière toute spéciale les quatre derniers de ces travaux qui résument toutes les études antérieures, réunissent tout ce qui touche à la biographie d’Hannibal, font l’histoire du milieu même dans lequel il a vécu, puisent à toutes les sources, interrogent loüs les textes, décrivent tous les monuments de l’époque, mettent en un mot à contribution tous les éléments fournis par l’archéologie, la linguistique, les sciences naturelles, militaires et économiques.
On le voit donc, l’histoire de cette campagne mémorable a été écrite bien des fois depuis vingt siècles. Notre intention n’est pas — qu’on se rassure — de nous engager à notre tour dans l’éternelle discussion de l’itinéraire suivi par le vainqueur de Sagonte, depuis les bords de l’Ebre jusqu’à ceux du Tessin; encore moins d’entrer dans les détails de cette prodigieuse marche à travers la Gaule et de cette brusque irruption en Italie, dont les conséquences faillirent être si funestes à la république romaine.
Nous nous contenterons d’en donner un court résumé, d’en indiquer les traits les plus saillants et les principales étapes.
(1) Revillout, le Passage d’Hannibal à travers l$ Dauphiné, Montpellier, 1880.
(2) Hennebert, Histoire d’Hannibal, Paris, Imprim. imp. 1870; Imprim. nat.,
(3) Azan, Annibal dans les Alpes , Paris, 1902.
(4) Ton. Montanari, Annibale, l'uomo, la traversata (telle Alpi , Rovigo, 1900-
(5) Colin, Annibal en Gaule, 1904.
DE LA RÉGION DU RHONE
On était en l’an de Rome 534 — 219 ans avant Jésus-Christ. La ville de Sagonte, alliée des Romains, rivale de Carthage, avait été assiégée et détruite en pleine paix. L’histoire nous a laissé, en l’exagérant peut-être, un peu, le souvenir de son agonie tragique. Les Sagôntins mirent eux-mêmes le feu à leur ville, égorgèrent leurs femmes et se jetèrent, dit-on, dans les flammes, préférant la mort à la servitude (1). Tout ce qui échappa à l’incendie tomba sous le glaive du vainqueur (2). Rome réclama avec hauteur contre cette violence exercée envers une ville amie. Elle exigea impérieusement que le jeune Hannibal, qui avait conduit le siège, lui fût livré. Elle envoya même des ambassadeurs et une escorte pour le saisir en Espagne. Carthage refusa. C’était la guerre (3).
Hannibal avait alors vingt-six ans. Son plan de campagne fut rapidement préparé. Il espérait trouver en Gaule des auxiliaires, tout au moins des peuples qu’il pourrait intéresser à son entreprise, peut-être même grouper dans une grande coalition contre la puissance romaine. Le souvenir glorieux des premières expéditions gauloises en Italie n’était pas effacé. L’éventualité d’un deuxième sac de Rome était bien faite pour tenter les chefs de ces hordes guerrières et indisciplinées qui voyaient d’assez mauvais œil les empiétements successifs et l’ambition effrénée de leurs voisins de l’autre côté des Alpes.
(1) Ne taltem captiva in manut Annibalù perveniret (Saguntum), ingentem rogum publiée tlruxit, in quem ardentem ferro etiam trucidatot omnet te tuotque miserunt. {Saint Augustin, Cité de Dieu, III, xx.)
Saguntini victricibus Annibalit armis intrà mœnia urbit tuœ compulsi quum vim punieam alterius acquirent areere, collatis in forum quœ unicuique erant earittima, atque undique cireumdatit ascentitque ignit nutrimenlis, ne a toeietate nottra deseitcerent, publico et commuai rogo temetipti tuperjecerunt.
{Val. Maxim., 1. VI, c. vi, de Fide pubiica quam eoluere extemi, I.)
(S) C'était alors la loi de la guerre, belli jure. (Titb-Liye, XXI, xm.)
(3) Polyb., III, XXI.
Tite-Live, XXI, xviii.
Sil. Ital., Punie., II. — Florus, II.
LES VOIES ANTIQUES
Il ne fallait rien moins que l’espérance de ce concours pour faire renoncer le chef d’une nation maritime à embarquer un ou plusieurs corps d’armée soit en Espagne, soit en Afrique — ce qui n’aurait vraisemblablement pas présenté de très grandes difficultés i — et à les jeter brusquement sur la côte italienne à quelques marches de Rome.
Hannibal rassembla à la hâte une armée de mercenaires, recrutés un peu partout, des Espagnols, des Celtibériens, des Gaulois, des Libyens, des Numides ; en tout quatre-vingt-dix mille hommes de pied et douze mille cavaliers, sans compter les équipages, les transports et une belle division d’une quarantaine d’éléphants sur laquelle il comptait beaucoup.
Il quitta Carthagène au mois de mai de l’année 218, et quelques jours après traversait l’Ebre un peu au-dessus de Tortose. De l’Ebre aux Pyrénées, des Pyrénées au Rhône, il suivit à très peu près le littoral, tantôt guerroyant, tantôt luttant contre la défection de ses hommes, le plus souvent occupé à nouer des relations avec les peuplades qu’il rencontrait, et dont le secours lui était précieux soit pour ravitailler son armée, soit pour l’éclairer dans sa marche.
. Il perdit ainsi près de quatre à cinq mille hommes dans une série de petits engagements en Catalogne; il crut prudent de congédier ensuite un corps de dix mille Celtibériens dont le moral lui parut un peu affaibli. Il avait été obligé, d’autre part, île détacher encore quelques troupes pour surveiller les côtes d’Espagne. Bref, ce fut avec cinquante mille hommes de troupes et neuf mille chevaux montés qu’il arriva au pied des Pyrénées, deux mois après son départ de Carthagène.
On était au mois de juin.
Le passage des Pyrénées ne dut pas présenter de sérieuses difficultés. D’après ce que nous apprend Tite-Live sur ses dispositions de marche, Hannibal se tenait le plus près possible de la mer, toujours en vue de sa flotte. Trois cols s’offraient à lui, celui de Pertus, celui de la Massanne, celui de Banyuls. En présence de ces trois cols, de ces trois chemins assez facilement
DE LA RÉGION DU RHONE
accessibles, les avis sont naturellement partagés; et il est (Tailleurs assez difficile de dire exactement ce que les géographes classiques désignent sous le nom de les Echelles d'Annibal ou les Tours d'Annibal (1).
La saine critique conseille de n’accueillir qu’avec une extrême réserve les solutions basées sur des traditions vagues, et de ne tenir compte ni du gué d'Annibal , découvert au pied de la ville de Sauveterre (Basses-Pyrénées), ni du saut d'Annibal et du mur d'Annibal , retrouvés près des bains d’Arlas-sur-Tech (Pyrénées-Orientales), ni de la brèche d'Annibal , que Ton montre audessus du village des Bains, ni de la digue d'Annibal , qui sert aux approvisionnements d’eau de la station thermale d’Amélieles-Bains (2).
Il est fort possible que l’armée fut divisée en plusieurs corps qui passèrent simultanément par ces trois défilés comme ils l’avaient déjà fait pour l’Ebre (3), et qu’ils durent se retrouver et se réunir de l’autre côté de la chaîne, près de la ville ibérienne d'IUiberris , aujourd’hui Elne, près Perpignan.
Là commencèrent réellement les difficultés.
Hannibal dut avoir avec les principaux chefs des Volkes Arékomiques une entrevue assez délicate. Il avait, en effet, besoin de ménager beaucoup ces barbares dont les susceptibilités étaient toujours en éveil; et nul doute qu’il n’ait mis en œuvre tous ses moyens de séduction (4) pour s’assurer leur amitié et pouvoir continuer en sûreté sa route, en suivant toujours cette longue ligne de lagunes qui bordent la côte et qu’on appelait « les étangs des Volkes, stagna Volkarum (5) ».
(1) Scalœ Annibalis (Pomp. Mêla, Geogr 1. IV, c. H.)
Turres Annibalis. (Plin., XI, xvn.)
(2) Au confluent de la Noya et du Llobregat, en Catalogne, on voit sur ce dernier cours d'eau un pont très ancien que ta tradition attribue à Ànnibal. (Malti- Bhün, Géoyr. — Lavallée, 1.1, p. 456.)
De Marc a (Hisp., 1688) menUonne les traces d’un camp punique près d'Ampurias et place non loin de là, sur le revers occidental de Montjoux (mont Jovis), les « Échelles d'Annibal ». — (Hbknebert, Histoire d’Hannibal, 1. III, ch. vi.)
(3) Tripartito Iberum copias trajecit. (Tite-Live, XXI, xxtii.)
(4) Tite-Live, XXI, xx et xxm.
(5) ;.AeÇtov lyjun xà lôpâoviov iwXayoç.
(Pol*, III, XLI.)
LES VOIES ANTIQUES
Aucune incertitude sur l’itinéraire de l’armée entre les Pyrénées et le Rhône.
A très peu près, elle suivit le chemin déjà tout tracé qui devait s’appeler plus tard la via Domitia; et ses principaux gîtes d’étapes furent les villes mêmes qui devinrent dans la suite les stations officielles de la voie romaine. Ainsi, après avoir franchi la chaîne des Pyrénées, in summo Pyrenæo , l’armée passa à //££berris , Elne, — à Ruscino , Castel-Roussillon près Perpignan, — à ad Vigesimum , les cabanes de la Palme ou le fort de la Treille, — à la ville antique de Narbo , Narbonne, — à Bitterræ , Béziers, — à Cessero, Saint-Thibéry, — à Forum Domitii , Frontignan, — à Sextantio , Substantion, sur le Lez, près de Montpellier, — à Ambrussum sur le Vidourle, près de Lunel, et à Nemausus , Nîmes, qui était la capitale des Volkes Arékoïniques.
De Nîmes, Hannibal se dirigea un peu vers le Nord, traversa d’abord la rivière du Gardon ou du Gard aux environs de Remoulins, doubla ensuite la petite colline couronnée aujourd’hui par le calvaire et l’oratoire de Rochefort, et, débouchant dans la vallée du Rhône, remonta la rive droite du fleuve à la recherche d’un point qui parût se prêter favorablement au passage (1).
C’est ici que commencent les interprétations et les variantes.
Sur près de 140 kilomètres de longueur de rive depuis Arles jusqu’à Loriol, près du confluent de la Drôme, il existe plus de dix points sur le fleuve que l’on a tour à tour indiqués comme le théâtre de la traversée de l’armée carthaginoise. Le colonel Hennebert (liv. IV, chap. n) a fait consciencieusement l’historique de toutes les solutions présentées. L’Anglais Withaker (2), nous dit-il, a adopté Loriol, — le général Rogniat (3) Montélimar — le marquis de Saint-Simon (4) Saint-Paui-Trois-Châteaux, —
(1) Voir, pour les détails de la route suivie par Hannibal, entre les Pyrénées et le Rhône, Polybe, 1. III, xli et suiv., et Tite-Livb, 1. XXI, xx et suiv.
(2) The courte of Annibal , op. cit.; Londres, 1793.
(3) Contidérations de Part de la guerre, op. cit . .
(4) Histoire de la guerre des Alpes, op. eit.
DE LA RÉGION DU RHONE
les Bénédictins Dom Vaysselte et Claude Vie (1) placent la scène entre Orange et Pont-Saint-Esprit, — Napoléon I er (2), à la hauteur d’Orange, — de Marca (3), à Tarascon, — Pierre Quiqueran de Beaujeu (4), Doujat (5), le Père Fabre (0) et Raymond de Solliers (7), à Arles, etc.
On a, comme on le voit, une assez belle marge; mais il est cependant facile, Polybe et Tite-Live en main, d’apprécier à leur valeur la plupart des solutions par trop fantaisistes, inspirées le plus souvent par une sorte d’amour-propre local ou par le respect de traditions assez mal comprises. Les comparaisons des textes des auteurs anciens, les distances qu’ils indiquent avec une très grande précision et l’application de ces distances sur les lieux permettent d’affirmer aujourd’hui, avec la plus grande certitude, que le passage eut lieu entre Avignon et Pont-Saint- Esprit, en face d’Orange, l’ancienne capitale des Cavares, Arau sio Cavarum.
On peut préciser encore davantage.
Le lit du Rhône, entre l’embouchure de la Durance et celle dé l’Ardèche, est semé d’îles qui le forcent à se diviser en plusieurs bras tortueux. Polybe dit formellement que le passage eut lieu en un point où le fleuve n’avait qu’un seul bras. Çe point est facile à trouver sur la carte. Il se trouve entre Roquemaure et Montfaucon, et il vérifie, avec une exactitude parfaite, tous les calculs de distances données par les géographes classiques (8).
Un peu au-dessous de Montfaucon, se trouve sur la rive droite du Rhône une plaine basse, appelée l’Ardoise. C’était un des plus anciens ports fréquentés par les barques du Rhône, et de tout temps où avait choisi cette grève pour passer d’une rive à l’autre. Vis-à-vis, sur la rive gauche, la berge est aussi très
(1) Histoire générale de Languedoc , t. I.
(2) Notes sur les Considérations du général Rogkiat, publiées par Montholok.
(3) Hispania, op. cit.
(4) De laudibus Provinciœ, op . cit.
(5) Titus Livius ad usum Delphini.
(6) Panégyrique delà ville <f Arles, 1743.
(7) Càmbis-Velleron, Annales manuscritet de la ville d'Arles.
<8) Voir, notamment, Poltbs, III, xxxix, xlii, xux.
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plate, découverte, et permet facilement à un corps de troupes de débarquer, de se développer rapidement et d’engager immédiatement un combat.
Pour toute personne qui connaît les lieux, ce ne peut être que là qu’eut lieu le passage si vanté du fleuve dont Tite-Live nous a donné les détails les plus pittoresques (1).
La véritable difficulté, à vrai dire, n’était pas de traverser le fleuve, mais de forcer le passage et de se maintenir sur la rive opposée. Des hordes gauloises, animées de très mauvaises dispositions, étaient massées sur la rive gauche et attendaient de pied ferme les Africains. Les heurter de front, c’était s’exposer à un échec déplorable et qui pouvait avoir, au début de la campagne, de désastreuses conséquences. Mais Hannibal détourna facilement l’attention des Gaulois par une ruse de guerre à laquelle ils se laissèrent prendre avec une parfaite naïveté.
L’un de ses lieutenants, Hannon, fils de Bomilcar, avait été détaché trois jours auparavant avec un petit corps de troupes légères, et remonta directement la rive droite du Rhône jusqu’à Pont-Saint-Esprit (2). Là, il traversa le fleuve sans coup férir, descendit ensuite rapidement le long de la rive gauche et vint prendre à revers le camp gaulois, qui faisait face à Hannibal. Attaqués ainsi à l’improviste, les Gaulois crurent que le gros de l’armée carthaginoise avait déjà passé sur un autre point du fleuve; ils abandonnèrent leurs positions pour venir au secours du camp envahi; et Hannibal profita de cette heureuse diversion pour s’engager résolument sur le Rhône.
On a quelque peu exagéré les difficultés matérielles de la traversée en elle même. Quelque torrentiel que soit le Rhône, il a une profondeur qui ne dépasse jamais deux mètres en moyennes eaux; et de tout temps des armées, malgré tous leurs impedimenta , ont pu, avec des bateaux réquisitionnés, des radeaux, des chevalets réunis par des planches et des cordages, franchir sans trop de dangers des fleuves tout aussi redoutables. Les
(1) Voir Tite-Livi, XXI, xxvm et suiv.
2) POLYBE, III, XLIÎ. — TlTE-LlVB, XXI, XXVII.
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cavaliers passèrent en mettant leurs chevaux à la nage; les fantassins se servirent de barques louées ou achetées aux gens du pays (1), de radeaux, d’outres (2), ou même de simples troncs d’arbres rapidement ëquarris et qui constituaient d’assez bons batelets d’une seule pièce qu’on appelait des monoxyles (3). Opération dangereuse, sans doute, qui dut coûter la vie à pas mal de monde dans certains « rapides » du fleuve; mais c’était un déchet inévitable, et on ne s’arrêtait pas alors à la perte de quelques centaines d’hommes.
Le plus grand embarras était les chariots, les voitures et surtout les éléphants. On sait par quel artifice ingénieux on décida ces animaux, très prudents de leur nature et qui devaient se sentir un peu dépaysés, à s’engager sur le fleuve. On leur fit une route factice au moyen de radeaux jointifs que l’on couvrit de terre et de gazon, bordée à droite et à gauche d’oseraies touffues; des deux côtés, des cavaliers traversèrent à la nage et leur masquèrent ainsi la vue de l’eau. On mit en tête deux éléphants femelles; les nlâles les suivirent sur cette avenue flottante. Tout alla bien jusque vers le milieu du fleuve. Mais là un peu de désordre se mit dans les rangs. Peut-être quelque cordage vint-il à se rompre, quelque madrier à fléchir, quelque radeau à s’enfoncer un peu sous la charge. Quoi qu’il en soit, une panique s’ensuivit; les hommes perdirent la tête; et les éléphants affolés se jetèrent à l’eau, entraînant leurs conducteurs et leurs gardiens. Heureusement, les femelles avaient déjà pris pied sur l’autre rive ; le reste de la troupe nagea vers elles. Un assez grand nombre d’hommes et de chevaux seulement se
(1) Pellicit donis ad naves undique conlrahendas... (Titb-Live, XXT f xxvi.) Itaque ingens coacta vis navium est lintriumque temere ad vicinalem usum
paratarum. — (Ibid., id.)
(2) Les anciens se servaient fréquemment de peaux de bouc gonflées d’air pour traverser les rivières. Voir César, De bello civ., I. — Qdintb-CüAck, VII. — Xénophon, Retraite des dix mille.
Ch. Lbnthéric, la Grèce et YOrient en Provence. La navigation des utricu • lairet..., op. cil.
(3) ..... . |iov£|v>a xûv euxivrjTOtàttoïv ircÇûv.
(PoL., III, XLIII.)
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noya dans la bagarre; mais les éléphants étaient sauvés (1).
Il était temps. Les Romains arrivaient. Dès les premières marches des troupes carthaginoises en Espagne, l’éveil leur avait été donné par les Grecs de Marseille, fidèles alliés de Rome. Le consul Publius Cornélius Scipion avait débarqué aux embouchures du Rhône avec une armée de quarante mille hommes. Il croyait encore Hannibal sur les bords de l’Ebre, ou tout au plus engagé dan9 les défilés des Pyrénées Ses courriers lui apprirent bientôt qu’il était déjà sur les bords du Rhône et se disposait à le franchir et à prendre ensuite la route des Alpes. Scipion traversa alors Arles, Avignon, et vint jusqu’à Orange pour lui couper la route; mais ses mouvements étaient moins rapides que ceux des Africains.
Avec un peu plus d’aclivité cependant, les troupes romaines, qui avaient peu de chemin à faire et qui opéraient dans un pays allié, eussent pu arriver à temps pour prêter main forte aux Gaulois, s’opposer de concert avec eux au passage du fleuve, et mettre Hannibal dans une position très critique. Celui-ci ne leur en donna pas le temps. Il sacrifia un corps de cavalerie numide pour les arrêter dans leur marche; et, dès qu’il eut passé le Rhône, au lieu de piquer droit sur les Alpes par la vallée de la Durance ou celle du Coulon, il s’esquiva promptement en remontant la rive gauche jusqu’au confluent de l’Isère.
Scipion ne put l’atteindre. Quelque peu déconfit de sa mésaventure, il fit brusquement marche en arrière, retourna à ses vaisseaux au mouillage dans le golfe de Marseille, résolu à attendre son ennemi à la descente des Alpes, quelque part dans les plaines du Pô, espérant que les fatigues de la route le lui livreraient affaibli et incapable de lui opposer une résistance sérieuse.
(1) Voir la narration de cet embarquement des éléphants dans Polybe et Tite- Live.
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Reprenons la marche d’Hannibal. Du bas Rhône aux Alpes, la route la plus natureUe est la vallée de la Durance. Mais Hannibal avait d’excellentes raisons pour ne pas la suivre : la première, c’était le voisinage de Marseille, alliée des Romains, qui pouvait lui susciter des obstacles de toutes sortes, le faire harceler par de petites peuplades gauloises avec qui les Grecs Massaliotes entretenaient de bons rapports et auxquelles il était facile de représenter l’envahisseur comme un ennemi commun; la seconde, c’était le débarquement de Scipion, qui aurait pu tomber à l’improviste sur le flanc de son armée en marche, peut-être même lui couper le passage en exécutant un mouvement tournant du côté de la Provence.
L’armée carthaginoise, en remontant rapidement la vallée du Rhône, fut bientôt à l’abri de ces deux ennemis. Dans cette marche vers le Nord, elle traversa successivement tous les affluents de la rive gauche du Rhône, l’Aigues, le Lez, la Berre, le Roubion, la Drôme, et s’arrêta au confluent de l’Isère; là, elle tourna brusquement à angle droit et remonta la vallée de l’Isère dans la direction des Alpes.
Quel fut le col de la grande chaîne vers lequel Hannibal se dirigea et qu’il choisit pour son passage? La question a été longtemps posée. Les solutions abondent, et les érudits de tous les temps ont pu donner libre carrière à leur imagination.
On a proposé tour à tour le grand et le petit Saint-Bernard, le Mont Viso, le Mont Genèvre, le col de Largentière, le Mont Cenis; on est même allé jusqu’à parler du Saint-Gothard (1).
(1) On pourrait former une véritable bibliothèque des ouvrages publiés sur la question du passage des Alpes en Italie par l'armée d’Hannibal. On en a donné souvent le catalogue, et, bien que peut-être incomplet, il arrive à près de trois cent trente mémoires déjà publiés. Tous les différents systèmes peuvent d'ail-
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D’après ce dernier système, Hannibal une fois engagé dans la vallée du Rhône, ne l’aurait plus quittée, aurait traversé ou plutôt longé le lac de Genève, suivi la gorge du Valais dans toute sa longueur et remonté le fleuve jusqu’à sa source. Arrivé au Saint- Gothard, il aurait bien fallu s’arrêter et se décider à escalader la montagne. C’est, il est à peine besoin de le dire, de la haute fantaisie.
Quelques auteurs se contentent de faire remonter Hannibal jusqu’à la hauteur de Marligny, au pied du grand Saint-Bernard; d’autres lui font quitter le Rhône à Seyssel ou à Vienne, dans l’Isère, lui tracent un itinéraire assez tortueux à travers les montagnes du Dauphiné et de la Savoie, et le conduisent finalement au petit Saint-Bernard.
Tous ces systèmes ont eu à leur tour leurs variantes; et l’esprit se perd au milieu de toutes les discussions, le plu9 souvent obscures, et de toutes les dissertations hérissées de citations tronquées dont nous n’avons donné plus haut qu’une nomenclature bien incomplète.
Mieux vaut avoir recours simplement à Polybe et à Tite-Live. Eux seuls sont clairs, donnent des indications exactes, précises, nettes, et, malgré les erreurs des copistes, permettent de suivre pas à pas l’armée carthaginoise depuis le Rhône jusqu’au Tessin.
« Lorsque les éléphants eurent été transportés de l’autre côté du Rhône, dit Polybe (1), Hannibal les plaça avec sa cavalerie à l’arrière-garde; il les conduisit le long du fleuve en tournant le dos à la mer et se dirigeant, pour ainsi dire, vers l’intérieur de
* leurs ôtre classés en cinq catégories principales de la manière suivante :
Système du Saint-Gothard.
— Simplon.
— grand Saint-Bernard.
— petit Saint-Bernard.
— Mont Cenis.
— Mont Genèvre.
— Mont Viso.
Voir Hbnnbbbrt, Histoire d’Hannibal , t. Il, append. A.
(H)ÛceTç pEfféyeiov Tfj; ’Evpa>7nr];...
(Pol., III, XLVII.)
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l’Europe. Il arriva, après quatre jours de marche, sur les confins de l’Isle de Gaule, qui est un pays peuplé et fertile en blé. Ce pays tire son nom d’Isle de sa situation. Le Rhône, d’une part, et le Scoras, de l’autre, lui donnent, à leur confluent, la figure d’une pointe. Il ressemble, pour la grandeur et la forme, au delta de l’Egypte (1). »
Ce fleuve, du nom de Scoras , a donné bien souvent le change. On s’est quelquefois entêté à y voir une corruption du mot Arar (2), qui était l’ancien nom de la Saône, et on faisait ainsi remonter Hannibal jusqu’à Lyon. De là toutes les erreurs qui ont motivé les solutions du passage par le Mont Cenis, par le grand et le petit Saint-Bernard et par le Saint-Gothard.
Une étude plus intelligente des textes, des distances et des lieux permet d’affirmer aujourd’hui que cette rivière du Scoras ne peut être que l’Isère, et que 1’ «Isle de Gaule » était la grande plaine enfermée entre le Rhône et l’Isère, et dont l’extrémité s’étend jusqu’aux premières Alpes du Dauphiné.
Le Rhône, en effet, se retourne brusquement vers l’Est nudessus de Lyon; il court alors presque parallèlement à l’Isère; l’espace compris entre les deux cours d’eau s’allonge en forme de pointe; la chaîne des Alpes fe limite à l’Est et lui donne assez bien la forme triangulaire d’un delta, comme le disait Polybe.
Tite-Live entre dans d’autres détails. Il raconte les négociations d’Hannibal avec les Allobroges; il décrit la roule qu’il suivit en longeant le pays des Tricastins, des Voconces et des Trico-
(1) *Hxe itpo; r^v xaXovpivTiv N^aov, x^pocv 7coXvoxXov xotî «TiTo^épov, Sxovaav bï ttjv icpoffrjYOptav àiç* avroO xo r J <rvfi7rrü>{AaToç. TyJ jiiv yàp ô ’PoÔavè;, rçÔè Ex**P a <» npoaor]fopeu6|uvoc, féovre 7tap’ éxarépav t^v 7tXeupàv y x. t. X.
(l*OL. # UI, XLIX.)
(S) L’érudit C&saubon introduisit le mot ’Apapo; dans les éditions de Polybe; il aurait mieux fait d'y laisser le mot Exwpa; qui n'aurait induit personne en erreur. La véritable correction est ladpa;, Isère. (Daudk db La Vallbtte, op. eit.)
Les manuscrits de Tite-Live (XXI, xxxi) présentent la même incertitude que ceux de Polybe. On y trouve Bitarar, Ibisara, que la plupart des commentateurs, notamment Cluvier, Gronovius, Crévier, Drakenborch, Weissenborn, Madvig, ont lu avec beaucoup de vraisemblance « ibi Itara ». — (E. Dusjardins, Gaule romaine , t. I, ch. i, $ I, p. 90, note.)
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riens (1). Ces indications sont très précises; et, grâce à elles, le fil conducteur ne saurait plus nous échapper
Hannibal remonta donc Tlsère jusqu’à Grenoble. Cette ville, qu’on appelait alors Cularo , était l’une des places principales des Allobroges. L’armée y trouva un bon accueil, des vivres, des armes, des vêtements.
Hannibal avait même depuis longtemps noué des relations avec le brenn gaulois qui commandait à Cularo, et avait habilement fait miroiter à ses yeux la perspective de son puissant appui contre Rome. Le chef barbare aurait été séduit par le jeune Africain, se serait mis à son service, lui aurait donné quelques éclaireurs pour lui indiquer sa route et lui permettre de s’engager sans crainte dans la vallée du Drac. Mais, après plusieurs marches, l’escorte allobroge dut prendre congé des Carthaginois; ceux-ci se trouvèrent dès lors seuls, sans guides, engagés dans une vallée étroite, entourés et dominés de tou» côtés par des groupes de montagnards armés et hostiles, et surtout en présence du mur formidable des Alpes qui se dressait menaçant devant eux.
Il fallait marcher, cependant. On passa, non sans coup férir et sans perdre beaucoup de monde, de la vallée du haut Drac dans celle de la haute Durance. On mit bientôt le pied sur le territoire de la tribu des Katoriges, composée de montagnards guerriers et solidement retranchés, et il fallut enlever de vive force leur petit oppidum y Chorges, qui barrait la route. On traversa ensuite Embrun et Briançon.
La vallée devint alors plus étroite, les rochers plus abrupts, le climat plus rigoureux. On ne put bientôt plus avancer qu’avec le secours du pic, et on dut faire sauter à chaque pas des pan» de montagne et combler des gouffres béants en y jetant d’énormes quartiers de roche.
A ces difficultés matérielles vint se joindre une sorte de terreur
(1) Sedatis eertaminibus Allobrogum cum jam Alpet peteret , non reeta régione iter instituit; $ed ad lœvam in Trieastinos flexit ; inde per extremam oram Vocon tiorum agrt te tendit in Tricorios, haud usquam impedimenta via , priutquam ad Druentiam fiumen pervenit. (Tite-Live, XXI, xxxi.)
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superstitieuse (1). Ces grandes montagnes chauves, couvertes de neiges étincelantes, étaient, disait-on, le sanctuaire de déesses inviolables et terribles. On les appelait les « Matrones », Maires , Deæ Maironæ.
L’épigraphie antique nous a laissé de curieux monuments de cette dévotion locale. Le culte des Matrones a, en effet, survécu longtemps à la conquête; et l’image de ces divinités topiques, filles des neiges éternelles, est arrivée jusqu’à nous, parfaitement conservée sur un précieux bas-relief, où l’on voit une rangée de femmes debout, à la figure sévère, vêtues de longues tuniques et se tenant par les mains deux à deux, comme pour opposer une barrière à l’envahisseur qui voudrait rompre cette chaîne continue et profaner leur domaine (2).
Le mont Genèvre était le temple supérieur des Matrones, Mons Matronarum. C’était presque un sacrilège de fouler ce sol vierge; et il ne fallut rien moins que le prodigieux ascendant d’Hannibal sur ses troupes pour raffermir les courages ébranlés et dissiper de dangereuses hallucinations.
Enfin, on arriva au col.
C’est ici que Tite-Live croit devoir faire prononcer par Han-
(1) Alpes... rem fama utique inexpertis horrendam...
Alpes... metuebat mulliludo.
(Tite-Live, XXI, xxix.)
(2) Le bas-relief est placé sur la face principale de l'autel votif et est surmonté de l'inscription suivante :
MATRONIS
TI. IVLIVS. PRISCI. L ▲GESTES
Beloio this inscription is a sculpture full-faced of five Matronœ , erect , and holding hands. The central figure holds a hand of each of the two last, tohile thèse and intervening-figures again hold hands interchangeably , forming a complété chain. — (Wylie, Proceedings of the Society of Antiquaries. April, 15, 1869.)
Voir pour les inscriptions sur les divœ matres ou matronœ :
Carlo Promis, Storia delV aniica Torino, pass.; Müràtori, XCIII, iii, iv, v, vi, vh, viii ; XCIV, i, H, iii ; Orelu, 2074, 2075, 2086, 2096.
La plupart de ces inscriptions sont transcrites dans Hennebert, Hist. d'Hannibal, op. cit., et portent les mentions :
MATRONIS, — MATRONIS ET DIIS DEABVS, — MATRONIS IVNONIBVS, — SENO [NIBVS] MATRONIS, — DIVI8 MATRONIS, etc...
avec les formules ou dédicaces :