‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 19 sur 209 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

La chaîne des Alpes Bernoises serre de beaucoup plus près au Nord la rive du Rhône que la chaîne des Alpes Pennines au Sud. Les vallées latérales qui s’ouvrent au Nord ne peuvent donc avoir un grand développement; mais presque toutes permettent de découvrir, dans le lointain, l’amphithéâtre grandiose des plus hauts sommets avec leurs pics ébréchés, leurs névés étincelants, leurs fleuves de glace solidifiés et leurs petits lacs, endormis dans le grand silence des régions supérieures.

L’une des vallées latérales, située sur la rive gauche du Rhône, est étrange entre toutes. L’étroit couloir n’est qu’une déchirure profonde, creusée par le torrent lui-même, qui a scié la roche, comme l’aurait fait un véritable outil, et l’a découpée en parois verticales de plusieurs centaines de mètres de hauteur. C’est la gorge du Trient, qui s’ouvre un peu au-dessous de Martignv, dans un des contreforts de la Dent du Midi. 11 est impossible de s’engager dans cette gorge, si ce n’est par des moyens artificiels et à l’aide de galeries suspendues sur l’abîme. Les deux grands murs de calcaire se dressent verticalement, se touchent presque au sommet et cachent à chaque instant la vue du ciel. Au fond, l’eau tournoie dans des gouffres dont elle a poli les contours, tantôt sombre et menaçante, quelquefois transparente et tranquille, endormie dans des vasques aux contours finement polis et jetant de doux reflets d’émeraude, le plus souvent bondissant de roche en roche et remplissant les profondeurs de l’abîme de ses bouillons d’écume et de sa poussière d’argent.

Depuis le glacier du Gothard jusqu’à Martigny, sur près de 130 kilomètres de longueur, la vallée du Rhône est presque exactement en ligne droite orientée de l’Est à l’Ouest. A partir de Martigny, au confluent de la Dranse, le fleuve change brusquement de direction, s’infléchit à angle droit et remonte vers le Nord. Il traverse un dernier défilé, le plus étroit de tous, la cluse de Saint-Maurice, dominée par deux énormes massifs, la Dent du Midi et la Dent de Mordes, qui sont comme les gigantesques pylônes de l’entrée du Valais. Puis, la vallée s’ouvre graduelle-

LE RHONE ALPESTRE ET LE VALAIS

ment, et on entre dans une plaine d’alluvions. Les prairies s’étendent, les cultures potagères couvrent le sol horizontal. De distance en distance, quelques moraines échouées dans les pâturages rappellent l’ancien glacier disparu. Bientôt le sol devient marécageux. De tous côtés, des saules, des oseraies, des roseaux. On est dans la cuvette, à peine mise à sec, d’un ancien lac.

Il y a quelques siècles à peine, le Léman s’étendait, en effet, sur toute cette plaine, depuis lors fertile, livrée à l’agriculture et à la dépaissance. Port-Valais, aujourd’hui dans les terres, remplaçait les escales modernes du Bouveret et de Villeneuve, et était, ainsi que l’indique son nom, le petit port d’embarquement du Valais. Le massif calcaire de Saint-Triphon, que l’on exploite comme carrière de pierres à bâtir, était un véritable îlot, entouré de tous côtés par les eaux des premiers âges historiques. Peu à peu le fleuve a comblé de ses alluvions cette cuvette de 90 kilomètres carrés, et en a fait une plaine d’une merveilleuse fertilité. Il ne s’arrêtera pas dans son travail de comblement et de colmatage. Il avance sans cesse ses deux musoirs sur la plage du Bouveret, et il avancera toujours. Tous les matériaux qu’il charrie ainsi depuis la région supérieure des glaciers, réduits à l’état de galets et de sable, viennent se déposer à son embouchure; et on peut être assuré que ces apports incessants finiront par combler entièrement le lac de Genève lui-même, comme ils ont comblé les lacs supérieurs de la vallée, après un nombre de siècles qui peut nous paraître historiquement considérable, si l’on envisage la vie de l’homme sur la terre, mais qui, en somme, n’est qu’une faible parcelle de temps quand on considère la longue série des époques géologiques qui nous ont précédés et qui se dérouleront vraisemblablement après nous.

L’opiniâtre labeur des habitants du Valais a créé de distance en distance, dans celle gorge étroite et abrupte, de véritables jardins.

Sur les flancs rugueux qui bordent le Rhône, tout ce qui n’cst pas rocher escarpé et inaccessible a été défriché et couvert de

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