CHAPITRE DEUXIÈME
cultures. Dans la partie supérieure, au-dessus de Brieg, l’ancien lit du glacier du Rhône primitif forme une belle pelouse, soigneusement entretenue, qui s’élève assez haut sur les flancs de la vallée et va se perdre dans les grands bois de mélèzes et de sapins. Au-dessous de Brieg, la pente générale du thalweg s'adoucit. L’altitude n’est plus que de 600 mètres environ. Le fleuve, toujours torrentiel, coule au niveau des terres riveraines qu’il baigne et inonde môme sur d’assez vastes étendues. Dans certaines parties abritées, près de Sion et de Martigny, le climat est aussi tempéré que dans les plaines de Provence et on peut y cultiver sans mécompte la vigne, le figuier et môme l’amandier. Des deux côtés du fleuve s’étendent des bas-fonds marécageux couverts de plantes palustres. Au mileu de ces cloaques, que l’on colmate depuis quelques années seulement et qui seront bientôt transformés en prairies et en terres de première valeur, des chevaux è demi sauvages et des taureaux roux presque noirs paissent en liberté, tantôt groupés en troupeaux sur de petits îlots de sable, couverts de joncs et d’oseraies, tantôt à demi noyés dans le marais, ayant de l’eau jusqu’au poitrail; et, sans les hautes montagnes qui limitent de tous côtés l’horizon, on se croirait au milieu d’un steppe de la Camargue provençale.
Peu après Sion, la vigne commence à apparaître; et, sur la rive droite, directement opposée au midi, on la voit s’étager sur les pentes, alternant avec les champs de blé ou de maïs, et formant, sur plusieurs kilomètres, un long échafaudage de cultures suspendues presque à pic et soutenues, au prix d’efforts inouïs, par une multitude de petits murs en pierres sèches. Point de chevaux de trait, point de véhicules sur ces pentes trop raides. L’homme seul a le pied assez sûr pour s’y maintenir et peut y faire le métier de bête de somme. Il faut que le sol soit absolument inaccessible pour que le montagnard patient ne parvienne à le conquérir lambeau par lambeau. S’il existe entre deux rochers un morceau de terre, il l’ensemence, le plante, et prend à la montagne tout ce qu’il peut lui arracher. Ainsi s’échelonnent une série de paliers couverts de vignes, de vergers, de prairies
LE RHONE ALPESTRE ET LE VALAIS
et de moissons. Tout ce bariolage verdâtre est moucheté de taches blanches par les granges et les maisons de ferme. Mais, à mesure qu’on s’élève, la pente devient plus raide; la robe végétale de ia montagne, trouée de roches saillantes, s’arrête à mi-côte. Audessus s’étend la sombre draperie des pins et des mélèzes; puis, toujours en montant, on ne rencontre plus que les touffes vertes et roses des rhododendrons; plus haut encore, les rochers ne sont revêtus que de mousses stériles. Au sommet, enfin, tout un monde de neiges et la roche nue.
On a vu plus haut qu’on peut évaluer à près de huit mille kilomètres carrés environ la superficie du bassin d’alimentation du Rhône, et que près de deux cent soixante glaciers contribuent à l’alimentation du fleuve jusqu’à Genève. Soixante de ces glacier^ ont une superficie supérieure à 40 kilomètres carrés; et l’un d’eux même, le glacier d’Aletsch, véritable lac solidifié, situé dans l’immense cirque de la Yung-Frau, n’a pas moins de 24 kilomètres de longueur et contient une réserve approximative de 30 milliards de mètres cubes de glaces.
Avec de pareilles masses aqueuses, suspendues à l’état de glaces et de neiges, il est facile de concevoir que tous les cours d’eau qui occupent les thalwegs, soit de la gorge principale, soit des gorges latérales, doivent être soumis à d’extrêmes variations de débit.
Les étiages ont lieu naturellement en hiver, lorsque toutes ces réserves d’eau, accumulées sur les montagnes, sont solidifiées, immobilisées par le froid, et qu’il ne s’écoule que quelques minces filets par la partie inférieure de ce$ grands fleuves congelés. Dès les premiers jours du printemps, la fusion de glaciers augmente; l’eau commence à cçuler à leur surface; les torrents grondent sourdement dans les crevasses et s’échappent en bouil-