L.À RÉGION DU RHONE
Théodosienne, de ces trois villes détruites par l’éruption du Vésuve de l’an 79 de notre ère, une sorte de preuve de l’existence de la carte au premier siècle (1). Rien n’est moins sûr; et il est très permis de supposer que quelque cartographe ignorant ou peu scrupuleux aura voulu indiquer rétrospectivement l’emplacement de ces villes disparues, ou même orner simplement sa carte d’une restauration fantaisiste.
La carte de Peutinger a été bien souvent considérée comme un monument du deuxième siècle, exécuté, d’après les uns, sous le règne d’Alexandre Sévère; d’après les autres, sous celui de Probus. Mais l’opinion la plus accréditée est qu’elle est bien postérieure, et qu’elle fut confectionnée à Constantinople, vers l’an 393 après Jésus-Christ, sous Théodose le Grand. On sait d’ailleurs que le savant antiquaire Conrad Peutinger, d’Augsbourg, qui vivait dans la première moitié du seizième siècle, n’a pris aucune part à sa rédaction. Elle passa ensuite dans la collection du prince Eugène de Savoie; elle échut enfin à la bibliothèque de Vienne.
Deux autres monuments de môme nature, mais de date plus récente et n’embrassant qu’une partie restreinte du territoire de l’empire, permettent en quelque sorte de contrôler les deux premiers, de les rectifier sur quelques points et de reconnaître les changements introduits dans le réseau des voies romaines. C’est d’abord l’Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem et d’Héraclée à Milan, qui ne remonte guère qu’au quatrième siècle de notre ère, liinêrarium a Burdigala Hierusalem usque et ab Heraclea per Aulonam et per urbem Romam Mediolanum usque. Ce sont ensuite les fameux « Vases Apollinaires », qui donnent la route de Gadès (Cadix) à Rome, et dont la découverte, qui remonte à peine à quelques années, a été un véritable coup de fortune pour tous les amis de l’art et de l’archéologie (2).
(1) C. Brouchoüd, Dei voies de communication entre Vienne et Lyon dans l'antiquité. Congrès archéol. de Vienne, année 1879.
(2) La stipe tribulata aile divinilà dette acque Apollinari scoperta al cominciare
LES VOIES ANTIQUES
La trouvaille a eu lieu au petit bourg de Vicarello, qui faisait partie, il y a quelques années, de la délégation de Viterbe, dans les Etats romains. C’est aujourd’hui un assez pauvre pays, situé à 30 milles environ au Nord-Ouest de Rome, dans l’ancienne Etrurie, sur la rive septentrionale du lac Bratiano, l’ancien lacus Sabatinus . Quelques sources thermales d’eaux salines acidulées y attirent encore chaque été un certain nombre de baigneurs; mais cette modeste station balnéaire était jadis une des plus célèbres de l’Occident; on l’appelait « les Eaux Apollinaires », Aquæ Apollinares.
En 1852, les Pères Jésuites du Collège romain, .alors propriétaires de l’établissement thermal, firent faire quelques réparations au bassin qui alimentait l’une des piscines. Ils reconnurent bien vile que la construction de ce bassin remontait à une époque fort reculée, et mirent au jour neuf inscriptions votives, un nombre considérable de vases d’argent, de bronze, et surtout des monnaies, dont les couches étaient en quelque sorte stratifiées chronologiquement. A mesure qu’on creusait dans le bassin, les objets découverts prenaient un caractère de plus en plus archaïque. On n’en pouvait douter : on était en présence d’une de ces nombreuses sources sacrées dont l’origine se perd dans le passé assez confus des peuples primitifs de la vieille Etrurie.
L’usage de jeter en offrande des pièces de monnaie ou des bijoux dans les lacs et les fontaines était, en effet, fort répandu chez les anciens (1). César, Diodore de Sicile, Strabon en parlent maintes fois comme de l'une de ces vieilles coutumes religieuses des peuplades d'origine celtique Le dieu tutélaire qui présidait aux eaux sacrées était l’objet d’un véritable culte; et la dévotion spéciale au dieu topique des sources Apollinaires
del 1852 , di G. Marchi, d. c. d. g. — Roma, tipog. deUe BeUe Àrti, 1852, Revue archéol., 3* année, 5* vol. 1862.
A. Aurâs, Concordance des Vases Apollinaires et de VItinéraire de Bordeaux à Jérusalem dans toutes les parties qui leur sont communes, et comparaison de ces textes avec r Itinéraire d’Antonin et la Table Théodosienne. Nîmes, 1868.
(1) Cæsar, De Bello Gallico, 1. VI, c. xvn.
Diod. Sic., BibL hisl ., 1. V, p. 305.
... év éXÉpvai; lepaïç. — (Strab., Géogr ., I. IV, c. i, 13.)
Justin, i. XXXII, c. m.
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paraît avoir été particulièrement en vogue et remonter aux plus anciennes époques connues. On a pu retirer, en effet, du fond de la piscine plus de 500 kilogrammes de grossiers morceaux de métal désigné sous le nom d’æs rude (airain brut), qui servait aux échanges avant que l’as monétaire môme le plus élémentaire ait été inventé. Cet æs rude recouvrait lui-môme une couche de silex taillés appartenant à l’époque néolithique.
Au-dessus de l 'æs rude se trouvait une assise de près de 100 kilogrammes de lingots d’airain, qui dénotent un progrès assez sensible dans l’art encore bien primitif du monnayage, et que l’on appelait æs grave signalum.
La couche supérieure enfin était formée de débris de poteries, de vases de bronze et d’argent, et de plusieurs centaines de monnaies frappées, dont les âges étaient en quelque sorte gra dués chronologiquement et présentaient une série continue depuis l’origine de l’art monétaire, jusqu’à l’extinction du paganisme; « et, si l’on considère, dit avec raison le R. P. Marchi, dans la dissertation qu’il a publiée en 1852 pour faire connaître le premier au monde savant la découverte de Vicarello, que Yæs rude , qui fut le premier tribut jeté dans ces eaux, quoique englouti dans le gouffre plus anciennement que l’æs signatum et que les monnaies frappées, qui trouvaient un lit déjà préparé pour s’y ranger, a été cependant trouvé en si grande masse, nous ne croyons pas exagérer en avançant que, plusieurs siècles avant la fondation historique de Rome, les Eaux Apollinaires étaient renommées parmi les Etrusques et fréquentées par eux, et qu’il n’y a pas de bains qui puissent nous fournir leurs annales écrites sur des monuments plus authentiques que la longue série dea monnaies extraites de ces Eaux Apollinaires (1) ».
C’est dans cette mine précieuse d’antiquités qu’on a retrouvé les quatre vases en argent massif appelés depuis les « Vases Apollinaires ». Leur forme allongée, presque cylindrique, rap-
(1) G. Marchi, La tlipe tribulcUa aile divinità délit aeque Apollinari, op. cit .
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pelle celle des bornes milliaires. Fabriqués du temps de Trajan à Cadix, l’ancienne Gadès phénicienne, ils ont été apportés précieusement par quelque riche baigneur, qui y avait fait graver avec le plus grand soin toutes les étapes de son pèlerinage à la source sacrée, tout comme les touristes naïfs de la Suisse moderne le font autour de leurs bâtons de marche.
Ces vases sont admirablement conservés Les inscriptions et les ciselures ont gardé une netteté parfaite; et cette nomenclature exacte des principales stations de la route entre Cadix et Rome complète de la manière la plus heureuse les indications déjà fournies par les itinéraires classiques en Espagne, dans le Sud de la Gaule et en Italie.
L’interprétation de ces précieux documents permet de reconstituer aujourd’hui avec la plus grande précision toutes les mailles du réseau des voies militaires de la vallée du Rhône et de ses affluents vers le deuxième siècle de notre ère, à l’époque de l’apogée de la domination romaine, alors que la Gaule, complètement soumise, était devenue l’une des plus riches provinces de l’empire.
Chez un peuple centralisateur par excellence comme le peuple romain, ces routes étaient surtout un instrument de conquête et de colonisation.
Le premier soin d’un général victorieux était d’employer son armée à la construction ou au perfectionnement, suivant les méthodes que nous avons indiquées plus haut, de ces grandes routes stratégiques absolument nécessaires pour assurer le service des approvisionnements et les communications de l’armée. C’était le meilleur moyen de faire sentir à chaque instant la main toute-puissante de Rome aux peuples à peine domptés et chez lesquels une explosion de révolte était toujours à craindre.
DF LA RÉGION DU RHONE
C’est ainsi que, dès l’an 122 avant Jésus-Christ, le consul Cnelus Domitius Ahenobarbus, après avoir battu à Vindalium, au confluent de la Sorgue et du Rhône, les Allobroges, l’une des plus puissantes tribus qui faisaient partie de la clientèle des Arvernes, s’empressa d’appliquer ses troupes à la réfection de la grande route d’Espagne, la môme qui avait conduit Hannibal des Pyrénées jusqu’au Rhône. Cette route a gardé son nom. C’est la voie Domitienne, via Domitia .
Un peu plus tard, le consul Aurelius Cotta attacha le sien à la route littorale de la Provence. Ce fut la voie Aurélienne, via Aurélia . Ouverte, dans le principe, depuis la porte Janicule à Rome jusqu’à Pise, elle fut successivement prolongée jusqu’à Gênes, de là jusqu’aux Alpes, puis jusqu'à Aix et Arles, où elle vint se souder à la voie Domitienne.
Ces deux routes, qui longeaient les côtes de la Provence et de la Narbonnaise, formaient ensemble le grand chemin d’Italie en Espagne. Sans doute, le trajet par mer en ligne droite aurait été bien autrement rapide; mais la marine de Rome était assez médiocre. Les Romains, si intrépides sur terre, étaient d’assez pauvres navigateurs et préféraient, de beaucoup, faire le tour de la Méditerranée que de s’aventurer dans une traversée directe ou de s’assujettir à un cabotage assez long de port à port, en doublant tous les caps de la côte, d’après les indications de l’Itinéraire maritime dont on osait à peine s’écarter (1).
Cette grande voie littorale formée de deux parties, via Domitia et via Aurélia, franchissait les Alpes au point le plus bas, le plus facile, le plus déprimé de la chaîne en vue de la mer, in Alpe maritima , comme on peut le lire sur la carte de Peutinger.
C’était, à proprement parler, le chemin de desserte de tous les ports de la côte, de toutes les anciennes villes grecques et phéniciennes, depuis Monaco jusqu’aux célèbres colonnes d’Hercule, au Sud de la péninsule Ibérique. Elle passait à Fréjus,
(1) Le nombre des escales depuis l'embouchure du Tibre jusqu’à celle du Rhône était de 69, dont 34 sur les côtes d’Italie et 25 sur les côtes de la Gaule.
à Marseille, à Arles et à Narbonne, et franchissait les Pyrénées au cap de Creux, à l'endroit désigné sur les itinéraires sous le nom de Summum Pyrcnæum , là môme où Pompée s’était fait élever un magnifique trophée, qui portait les noms des cent seize villes conquises pendant sa guerre d’Espagne (1).
La grande route qui pénétrait au cœur de la Gaule s’embranchait à Arles môme, sur le Rhône, au point où la voie Aurélienne se soudait à la voie Domitienne. Elle remontait la vallée du fleuve, se maintenait toujours sur la rive gauche jusqu’à Lyon; et il eût été d’ailleurs difficile qu’elle pût s’écarter sensiblement de ce sillon naturel, si nettement tracé en ligne droite entre deux rangées de collines souvent abruptes et très rapprochées.
A Lyon, elle franchissait d’abord le Rhône, puis la Saône, dont elle suivait la vallée sur la rive droite jusqu’à Mâcon, Matisco , et Chalon, Cavilunno.
Chalon était un carrefour. Quatre routes y aboutissaient, reliées entre elles par un réseau de voies secondaires.
La première de ces routes était celle de l’Ouest, et ses différentes ramifications desservaient : — d’une part, la vallée de la Loire et de ses principaux affluents, en passant à Autun, Augusiodunum , à Nevers, Nevirnum , à Bourges, Auaricum , à Orléans, Genabum, à Tours, Cæsarodunum, à Angers, Julio Magus , et finissant au port des Namnètes, Nantes, Portus Namnetum; — d’autre part, les provinces correspondantes à la Bretagne et à la Normandie modernes, les basses vallées de la Seine et de la Somme, et les villes déjà populeuses de Rennes, Condate , de Rouen, Rotomagus , et d’Amiens, Samarobriga.
Deux autres routes remontaient vers le Nord : — la plus importante suivait la vallée de l’Yonne, puis celle de la Seine, traversait la petite île de Lutèce, qui commençait à porter déjà sous Tibère, au premier siècle de notre ère, son nom de Paris, civitas Parisiorum , ainsi qu’on peut le lire sur une inscription découverte, au cœur môme de la Cité, dans le sous-sol de l’église
(1) Le Trophée de Pompée. Histoire de Languedoc, note E. B., t. I.
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de Notre-Dame, et mentionnant Texistence de la corporation des bateliers de la Seine (1); — Tautre remontait la vallée de la Somme, passait sur le plateau de Langres, traversait les Vosges et suivait tout le cours de la Moselle jusqu’au Rhin, en desservant sur son passage les villes de Toul, Tullum , de Metz, Divo dunum , de Trêves, Augusia Treuiorum , et de Coblentz, Confluentes.
La quatrième, enfin, était la route de l’Est, qui menait droit au Rhin. Elle remontait d’abord la vallée du Doubs, passait à Besançon, Vesontio , traversait le Jura, aboutissait au Rhin près d’Augst, l’ancienne capitale des Rauraques, Augusta Rauracorum , située un peu au-dessus de Bâle, et suivait ensuite la rive gauche du fleuve jusqu’aux rivages de l’Océan germanique (2).
La grande route militaire de l’intérieur de la Gaule, depuis la région du bas Rhône jusqu’aux collines boisées de la Haute- Savoie, suivait naturellement la vallée et presque toujours la berge môme du fleuve; et, de môme que la route littorale de la Narbonnaise reliait tous les ports de la côte méditerranéenne, la route d’Arles à Chalon desservait toutes les escales fluviales, tous les points de stationnement des barques et des radeaux employés à la descente, à la remonte ou à la traversée d’une rive à l’autre.
Il est donc certain qu’elle a dû exister dès la plus haute antiquité, au moins â l’état rudimentaire, soit comme chemin de desserte du fleuve, soit comme voie de secours lorsque les eaux
(1) TIB . CAESARE AVG . IOVI . OPTVM
MAXSVMO . ARAM NAVTAE . PARISIACI PVBLICE . POSIE RVNT
Inscription trouvée sous le chœur de Notre-Dame et aujourd’hui déposée au musée des Thermes à Paris. (Léon Rénibr, Annuaire de la Société des antiquaires de France , année 1850-1851.)
(2) Cf. les cartes itinéraires de la Gaule au commencement du cinquième siècle, travail préparatoire publié par le ministère de l'Instruction publique. — Cf. le recueil des itinéraires, éd. Parthey et Pinder. Berlin, 1848.
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torrentielles rendaient, pendant les crues, la descente périlleuse et la remonte absolument impossible.
Les témoignages des géographes classiques d’ailleurs nous apprennent de la manière la plus certaine que le mouvement commercial de la Gaule était dû en grande partie à la navigation fluviale.
Strabon ne cesse d’admirer l’heureuse disposition de la Celtique, dont les grands fleuves toujours navigables permettaient de pénétrer au cœur du pays et d’établir une communication à peu près continue entre l’Océan et la Méditerranée. Les luttes des Séquanes et des Ædues au sujet des péages de la Saône sont la manifestation de l’activité commerciale qui existait déjà depuis longtemps à l’époque de la conquête (1).
Pour aller chercher l’étain en Bretagne ou aux îles Cassitérides (2), dont ils faisaient un gros trafic, les Grecs massaliotes avaient de très bonne heure préféré la voie du Rhône, si bien orientée vers le Nord, au détour par le détroit de Gadès, trop long et surtout gêné par la concurrence de9 colonies phéniciennes. Lorsque les crues du fleuve les obligeaient à suivre les chemins qui longeaient la rive, le portage avait lieu à dos de cheval, et, d’après Diodore de Sicile, il fallait à peine trente jours pour faire ce voyage (3).
Les marchands tyriens connaissaient tous aussi la route du Rhône, et ces premiers civilisateurs de la Celtique avaient pénétré par là jusqu’au cœur de la Gaule. La ville sacrée d’Alise en Bourgogne, fondée d’après la légende par Hercule (4), était
(1) npôç 8 è xoOç ’Aiîovouç xai $ià xavxa fxév, àXX’ IxéxetvE xŸjv g/Opav ^ xoû xoxa(xov Ipiç xov îiEtpYovro; avxoOç, ixaxépou xov £ 6 vouç àÇioOvxo; etvai xov 'Apapa xai éavxtp 7 tpo<jr 4 x 6 iv xà 5ia ywy ix * téXyî. (Strab., Giogr ., 1. IV, c. ni.)
Cæsar, Bell. Gall., pose.
(2) OOxe vrjaoyç oiSa Kaaaixeptèaç èovaaç, ex xwv 6 xaaaixépoç 4}f&iv 901 x 9 ...
*££ èaxdrriz 5’ wv 6 te xaaaixépoç ^ptiv 901 xfi xai xà ^Xexxpov.
(Hbrodot., Hist., 1. III, c. cxv.)
(3) IIoXù; Sè xai Ix xîj; ppsxxavixijç v^aov 5iaxo(iiÇexai xpàç x^v xaxavxixpO xgipivrjv TaXatiav, xat Stà xrjç piEaoYEi'ov KeXxixrjç ^'Ïtttcwv Otto xcov Iptxopwv dtyexai irapà xi xoOç MaaaaXtwxa; xai eiç xfjv ovop.aÇo{J.évr,v xoXiv Napêûva. (Diod. Sic., 1. V, xxxvni.
'Hfiipaç wç xptdxovxa xaxàyovatv Ixi xûv txxwv xà ^opxia xpoç x^v èxêoX^v xoù -PoSorvov xoxapioO. (Diod. Sic., 1. V, xxn. ^
(4) Voir suprâ, p. 366 et 367, note et texte de Diodore de Sicile.
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établie sur les riches coteaux que domine le faîte séparatif de la Saône et de la Seine. C’était le point de passage obligé des marchandises en transit du Midi au Nord, de la Méditerranée à l’Océan.
Les Grecs et les Phéniciens, dont les colonies étaient échelonnées sur tout le rivage méditerranéen, remontaient ainsi le cours du Rhône et de la Saône, et après un transbordement assez court pouvaient reprendre leur navigation jusqu’aux embouchures de la Loire, de la Seine et du Rhin, où la marine de Bretagne leur apportait du fer, des pelleteries, de magnifiques chiens de chasse et de combat, et surtout l’étain si recherché des fies Cassitérides, l’un des éléments du bronze, alors indispensable à tous les besoins de la vie. Ils lui livraient en échange des toiles, des laines, des étoffes, des épices, des bijoux. Le long du chemin ils trafiquaient avec les Gaulois de l’intérieur (1).
Cette route de la vallée du Rhône était la plus importante des quatre voies magistrales désignées communément sous le nom de « voies d’Agrippa », et qui rayonnaient autour de Lyon.
L’une de ces routes, nous dit Strabon, traversait les Cévennes et conduisait dans l’Aquitaine; une autre descendait dans la vallée du Rhin; la troisième allait rejoindre l’Océan, après avoir traversé le pays des Bellovaques et des Ambiens; la quatrième enfin était la grande route du Rhône, conduisait dans la Narbonnaise et aboutissait au rivage massaliote, M T7}v NapjSoWiv xaX djv Mac<jaXu*mxT)v irotpaXtav (2).
Les colonnes milliaires dont elle est jalonnée et que l’on a retrouvées quelquefois en place, les stations et les relais qui sont mentionnés sur les itinéraires classiques permettent de la
(1) P. Bial, Chemins de la Gaule du temps de César, op . cil.
Hujus civitatis est longe amplistima aueioritas omnis orœ maritimœ regionem earum , quod et navet habent Veneti plurimas, quibus in Britanniam navigare eonsuerunt , et seientia atque usu nauticorum rerum reliquat antecedunt et in magno impetu maris atque aperto, paueis portubus interjectis, quos tenent ipsi, omnes fere, qui eo mari nti eonsuerunt, habent veetigales. (Cæs., Bell. Gall., 1. III, vin.)
Térrapa SiatpfiaTa, ot; ypàmat ffv\T)0a>; in i vt5<jov ix tifc fyreCpou, xà ànà
tüv sx6o).côv Tciv noTapLûv, t où te 'Ptjvov xotl Toü Ir,xoàva xai toO Aeiyrqpo; xai toùJ lapova. (Strab., Geogr I. IV, c. v.)
(ï) Strab., Géogr 1. IV, c. vi.
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reconstituer aujourd’hui avec une exactitude à peu près parfaite. Elle se développait d’un bout à l’autre sur le flanc gauche de la vallée, tantôt côtoyait le fleuve à une très faible distance, le plus souvent longeait le pied des coteaux et se tenait toujours au-dessus de la zone d’inondation Elle franchissait ainsi tous les affluents de la rive gauche, l’Ozon, la Gère, l’Auron, le Bancel, la Galaure, l’Isère, la Véoure, la Drôme, le Roubion, la Berre, le Lez, l’Aigues, la Sorgues, la Durance et traversait successivement les territoires des Allobroges, des Ségalaunes, des Tricastins, des Cavares et des Salyens, qui formaient les cités et les colonies de Vienne, Vienna, de Valence, Valentia , de Sûint-Paul-Trois>-Châteaux, Neomagus et plus tard Augusia , d’Orange, Aurausio , d’Avignon, Avenio , et d’Arles, Arelate .
L’étude détaillée de cette voie fréquentée entre toutes a été faite bien des fois.
Il n’en est pas de’mieux connue aujourd’hui, pas même celles qui rayonnent autour de Rome. La nomenclature suivante permettra au lecteur de la suivre pour ainsi dire pas à pas, de se rendre compte du nombre et de l’emplacement de ses stations et de ses principales étapes, et d’établir la correspondance des lieux anciens avec les villes et les localités modernes (1).
I. Lugdunum, civitas , Lyon, sur le coteau de Fourvières, Lugdunum Segusiavorum , Capui Galliarum , Colonia Copia Claudia Augusia Lugdunensium.
II. Vienna, civitas , Vienne (Isère), à 23 milles de Lyon le long du Rhône (34,086 mètres), et par le raccourci, per compendium , à 16 milles, — Vienna Allobrogum , Colonia Julia Viennensium.
III. Figlinis, mulalio , Saint-Rambert d’Albon (Drôme), à 18 milles de Vienna (26,676 mètres).
IV. Ursolis, mansio , Saint-Vallier (Drôme), à 28 milles de Vienna (41,496 mètres).
V. Tegna, mutaiio , Tain (Drôme), à 18 milles de Figlinis (Vaucluse), à 18 milles d'Acunum (26,767 mètres).
(1) Florian Vallentin, la Voie d* Agrippa de Lugdunum au rivage mattaliole. Paris, 1880.
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VI. Valentia, civilas , Valence (Drôme), à 13 milles de Tegna (19,266 mètres).
VIL Umbenno, mutalio , les Battendons, hameau de la commune d’Etoile (Drôme), à 9 milles de Valentia (13,338 mètres).
VIII. Batiana, mutalio , Bauce, quartier de la commune de Saulce (Drôme), à 18 milles de Valentia (26,676 mètres).
Acunum, mansio , Montélimar (Drôme), quartier de Notre- Dame d’Aygu, à 12 milles de Batiana (17,784 mètres).
IX. Novemcraris ou Novencrares, mutatio , le Logis des Grandes Goutardes (Drôme), à 12 milles d 'Acunum (17,784 mètres).
X. Senomago, mutalio , Saint-Pierre Sénos, hameau de Bollène (Vaucluse), à 18 milles d 1 Acunum (26,676 mètres).
XI. Ad Letoce, mutatio , gué du Lez, un peu à l’Est de Bollène, à 8 milles de Novemcraris (11,856 mètres).
XII. Arausio, civitas , à 15 milles de Senomago (22,230 mètres), Orange (Vaucluse), Arausio Cavarum , Colonia Julia Secundanorum .
XIII. Cypresseta ou Cepressete, mutatio , Pont de Sorgues (Vaucluse), à 15 milles d Arausio (22,230 mètres).
XIV. Avenio, civitas , à 5 milles de Cypresseta (7,410 mètres), Avignon (Vaucluse), Colonia Avenio Cavarum .
XV. Bellinto, mutatio , Barbentane (Bouches-du-Rhône), à 5 milles d*Avenio (7,410 mètres).
XVI. Ernaginum, mutatio , à 10 milles de Bellinto (14,280 mètres), Saint-Gabriel, près Tarascon (Bouches-du-Rhône).
XVII. Arelate, civilas , Arelale Salyum , Colonia Julia Paterne Arelatensium Sexlanorum , à 7 milles d f Ernaginum (10,374 mètres), Arles (Bouches-du-Rhône).
Cette voie d’Agrippa avait ainsi, depuis son origine à Lyon, à peu près au quartier moderne de la Guillotière, jusqu’à Arles, 170 milles ou 251 kilomètres 940 mètres. Aujourd’hui, on compte -de Lyon à Arles 258 kilomètres par la route de terre, et 266 kilomètres par le chemin de fer. Il est impossible de voir des tracés
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qui se rapprochent davantage sur d’aussi grands parcours (1).
Restaurée par Agrippa, cette route, qui avait joué un si grand rôle dans l’histoire des migrations des peuples primitifs de la Gaule et de leurs transactions commerciales, devint l’une des plus fréquentées de l’empire. Claude, débarqué à Marseille pour se rendre dans l’île de Bretagne; Fabius Valons, général de Vitellius, rançonnant sur son passage la ville de Vienne; Constantin, poursuivant son beau-père Maximien des bords du Rhin au rivage de la Méditerranée, la parcoururent d’un bout à l’autre (2). C’était le passage obligé de la Narbonnaisc en Germanie. C’est par elle que toutes les villes marchandes du littoral communiquaient avec Lyon, qui, d’après Ammien Marcellin, était devenu, depuis le deuxième siècle, la tête même des Gaules, qui locus est exordium Galliarum (3), désignation qui est reproduite d’une manière si caractéristique sur la carte de Peutinger : Lugdune caput Galliarum (4).
La vallée du Danube avait été, aux époques les plus reculées, la principale route des Aryens et des races indo-européennes dans leur marche générale vers l’Occident; la vallée du Rhône et de la Saône devint, à partir du cinquième siècle avant notre ère, et est restée, jusqu’à nos jours, le grand chemin de tous les marchands tyriens, rhodiens, phéniciens, grecs ou italiotes, en un mot de tous les peuples maritimes et commerçants de la région méditerranéenne et de l’extrême Orient, émigrant ou trafiquant du Midi vers le Nord.
Celle route du Rhône n’était cependant pas la plus directe pour les armées romaines qui se rendaient fréquemment d’Italie
fl) Voir l’Itinéraire d’Antooin et l’Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem, publié» par Parthey et Pindkr. Berlin, 1848.
(2) Plor. Vallentin, la Voie d * Agrippa . op . cil .
(3) Amm. Marceli,., XV, xi, xvn.
(4) Table de Peutinger. Segm., 2.
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en Gaule et en Germanie. C’était un bien long détour que de suivre toute la côte ligurienne qui correspond à ce qu’on appelle aujourd’hui la « rivière de Gênes », puis de doubler le cap des Alpes maritimes et de festonner ensuite tout le littoral de la Provence le long de la voie Aurélienne. Le cabotage du port d’Oslie au port d’Arles, tel que nous l’a laissé l’Itinéraire maritime, n’était pas moins long; il était en outre plus incertain, sujet à de» retards, quelquefois à des dangers, et, au demeurant, convenait médiocrement à une nation assez peu familiarisée avec les choses de la mer.
A tout prendre, la barrière des Alpes effrayait beaucoup moins les Romains et les Gaulois qu’une traversée directe de la Méditerranée, ou même qu’une navigation fractionnée de port à port en vue de la côte rocheuse de Provence.
De tout temps, les Gaulois avaient su pénétrer en Italie en escaladant les Alpes. Il est sans doute assez difficile d’avoir des notions un peu nettes sur la situation de la Gaule cinq ou six siècles avant notre ère. On sait cependant que toute la Celtique formait une vaste agglomération de tribus guerrières, intelligentes, toujours en mouvement, et qui se sentirent bientôt mal à l’aise dans leurs étroites limites.
Les grandes expéditions de Bellovèse en Italie et de Sigovèse en Orient, par cette vallée du Danube qu’ont suivie quinze siècles plus tard les armées tout aussi peu disciplinées des premiers Croisés, n’appartiennent certainement pas à l’histoire. Tite-Live d’ailleurs et la plupart des historiens latins n’ont fait que reproduire, en les arrangeant à leur façon, des traditions et des légendes héroïques, originaires, selon toute apparence, de la Gaule elle-même, où l’on aimait à se représenter sous les formes les plus dramatiques les conquêtes et lés voyages des générations disparues (1).
Mais la critique moderne commence aujourd’hui à jeter quelque jour sur le fond un peu confus de tous ces vieux récits
(i) Tite-Live, 1 . V, c. xxxm et seq. Cæsar, De bello G ail., 1 . VI, c. xxv et seq.
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de guerre, et à dégager les faits réellement historiques des légendes un peu monotones dans lesquelles ils sont enchevêtrés. Il est sans doute possible que déjà dans le sixième siècle, sous le règne de Tarquin l’Ancien, ainsi que le raconte sans aucune preuve du reste Tite-Live, et que l’ont successivement répété, d’après lui, presque tous les historiens classiques et même les graves Bénédictins (1), une première armée gauloise ait fait irruption sur le versant italien des Alpes. Il est probable cependant que la plupart des auteurs ont reporté un peu trop haut la date de ces invasions, qu’il faut les placer tout au plus vers le milieu du quatrième siècle avant l’ère chrétienne, à l’époque de la chute de la domination des Etrusques en Italie, et que les premières expéditions de nos ancêtres de l’autre côté des Alpes sont à peu près contemporaines des grandes migrations gauloises en Pannonie, en Thrace, en Grèce et en Asie (2).
Quoi qu’il en soit, la route par la vallée de la Durance et le Mont Genèvre était la plus naturelle, la mieux dessinée, la plus facile; et tout porte à croire que c’est elle qui fut suivie dès les temps les plus reculés. Une fois connue, elle fut presque toujours adoptée. C’est par là certainement qu’ont passé les hordes de Bellovèse, les éléphants d’Hannibal et les premières légions de César.
Elle traversait cette partie de la chaîne des Alpes que Tite- Live (3) a appelée le premier les « Alpes Juliennes », Juliæ Alpes , en l’honneur du conquérant des Gaules.
Mais cette désignation ne fut qu’éphémère. Le massif du Mont Genèvre et les puissants contreforts qui le soudent au groupe du Mont Cenis et du Mont Viso ont pris, dès le premier siècle, et ont conservé depuis lors le nom d’un petit roi des Alpes, Cottus ou Cottius, qui se soumit pacifiquement à Auguste vers l’an 25 de notre ère, et ne se vit imposer pour conditions de l’alliance de Rome que l’obligation d’ouvrir, à travers ses Etats couverts
(1) Dom Cl. Devic et dom J. Vaissette, Hist. génér. du Languedoc, 1. I, ch. i.
(2) Voir le récit de ces expéditions dans Y Histoire des Gaulois, d'Autoés Thierry, 1. I, ch. i.
(3) Tite-Live, V, xxxiv.
DE LA RÉGION DU RHONE
de montagnes inaccessibles, des routes plus courtes et d’un accès plus facile que les sentiers dont on s’était contenté jusquelà (1).
Le nom des Alpes Cotliennes, Alpes Coltiæ, est inscrit à côté de celui du Mont Genèvre, sur l’Itinéraire d’Antonin, sur celui de Bordeaux à Jérusalem, sur la Table de Peutinger, sur lès Vases Apollinaires (2). Les Alpes Cottiennes et le Mont Genèvre
(1) Amm. Marc., XV, x, 2 et 7.
Strabon, en parlant de la route qui traversait cette partie des Alpes, dit qu*el!e passait du pays des Voconces dans la Cottie : $ià OOoxovruov xod tt,ç Korcteu (V, 1, 3), et icpo; tyjv Korriov in' *E6po5uvov xa>(ir;v ( ibid ., id.). La carte de Peutinger porte en gros caractères la mention COTII REGNVM, royaume de Cottius.
Le tombeau du roi Cottius est à Suze. A l'Ouest de cette ville, on voit encore aujourd'hui un arc honoraire en très bon état de conservation, dont la frise représente les différentes scènes du sacrifice solennel appelé suovetaurile, dans lequel on immolait un porc, un mouton et un taureau, et dont l'architrave porte l'inscription suivante en quatre lignes :
IMF . CABSARI . AVGVSTO . DIVI . P . PONTIFICI . MAXVMO . TRIBVNIC . POTESTATE .
[xv . inp . xm.
M . IVLIVS . REGIS . DONNI . P . COTTIVS . PRAEFECTUS . CEIVITATVM . QVAE . SVB-
[SCRIPTAE . SVNT . 8EGOVIORVM . SEOVSIIVORVM. BELACORVM . CATVRIGVM . MEDVLLORVM . TEBAVIORVM . ÀDANÀTIVM . SAVINCATIVH .
[EGDINIORVM . VERMINIORVa.
VENISANORVM . TEMERIORVM . VESVBIANORVM . QVADIT1VM . ET . CEIVITATB8 . QVAE .
[8VB . EO . PRABPECTO . PVBRVIfT.
A l'empereur César Auguste, fIls du divin César, grand pontife, revêtu de la puissance Iribunilienne pour la quinzième fois (la première étant de l'nn 23 avant J.-C., l'arc de Suze date par conséquent de l'an 8), ayant reçu treize salutations impériales (par suite de ses victoires); M . Julius Cottius, fils du roi Donnus, préfet des cités dont les noms suivent : Segovii, Segusini, Belaci, Caturiges, Medulli, Tebavii, Adanates, Savincatii, Egdinii, Verminii, Venisani, Temerii, Vesubiani, Quadiates, et les cités qui furent sous le gouvernement de ce préfet , (ont élevé ce monument). Traduction de M. Erx. Desjardins.
Il est curieux de remarquer que Cottius, fils du roi Donnus et roi lui-même, ne prend pas son titre souverain sur l'inscription do l'arc de Suze, qu'il avait fait élever en l'honneur de l'empereur César Auguste, se contente de celui de préfet, et qu'il adopte le nom de famille des Jules, Julius, comme s'il eût été fait citoyen romain par Auguste. Il est probable quo son indépendance fût respectée. L'empereur Claude accrut même son domaine et lui donna de nouveau le titre de roi, qu'il prit alors, d’après Dion Cassius, pour la première fois ("). A sa mort seulement, le petit royaume des Alpes fut réduit en province romaine (*’), et cette région des Alpes prit son nom, Alpes Cottiennes, qu'elle a gardé depuis. (Ern. Desjardins, Gaule romaine, t. I, ch. i, J 1.)
(2) A. Aurès, Concordance des Vases Apollinaires et de l'Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem dans foutes les parties qui leur sont communes, et comparaison de ces textes avec I *Itinéraire tTAntonin et avec la Table Théodosienne. Nîmes, 1868.
(*) MdbfM *IovM«* KottIm n(v éfxV* V i*t tûv «Av 4|m*v6|m»v tty* «pe*»«t4tsee (S
Klèfrfac] (ao de Rome 797, 44 de notre ère), «ùtè» t4tc «p6?ov ovo|U*«<, « l'empereur Qaode
augmenta l'héritage paternel que M. Joies Cottius possédait dans les Alpes qui portent son nom, et loi conféra pour la première fois le titre de roi. » (Dio Cass., xxit.)
(••) Regnum Alpium..., defuncto Cottie, tn provinciœ formam reiegit. (SurtToxa, Nero, 18.)
AU
LES VOIES ANTIQUES
étaient donc la route classique de l’Italie en Gaule à travers les Alpes.
Mais ce n’était pas la seule; et les deux cols célèbres du grand et du petit Saint-Bernard, qui permettent de contourner le massif du Mont-Blanc au Nord et au Sud-Ouest, étaient aussi très bien connus des anciens.
Le col du grand Saint-Bernard est la clef du passage à travers les Alpes Pennines. Le point culminant portait anciennement le nom de Summus Penninus. Au dire de Strabon (1), la route du grand Saint-Bernard était de son temps difficilement accessible aux bêtes de somme.
Tite-Live (2) cependant n’hésite pas à l’indiquer comme le chemin suivi par deux des plus anciennes peuplades celtiques, les Bolens et les Lingons, lors de la première irruption des Gaulois en Italie, vers le cinquième siècle avant notre ère (3).
Ce grand chemin à travers les Alpes Pennines était, ainsi qu’on peut s’en assurer à la lecture de l’Itinéraire d’Antonin, à peu près le même que la route actuelle. Il passait aux mêmes points remarquables; comme elle, il contournait les rives dénudées du petit lac aux reflets d’acier qui baigne les murs de l’hospice moderne.
Ce nom de Penninus , porté à la fois par la montagne et par le lac glacé, dernier reste d’un glacier disparu (4), ne rappelle pas, comme l’a dit naïvement Tite-Live, trompé par une fausse analogie (5), les Carthaginois, Pæni , conduits par Hannibal. Nous avons d’ailleurs vu plus haut que le général africain ne dirigea pas son armée sur le grand Saint-Bernard, mais bien sur le Mont Genèvre. L’origine du Penninus nous est aujourd’hui parfaitement connue. C’est une ancienne divinité topique, d’ori-
(1) *H pèv [ôôèç] èik toû Ilom'vov.Çcvytfftv ou (JctTr,. (Strab., Geogr ., IV, vi, vu.)
(2) Pœninon... Boii Lingonesque transgressi. (Titb-Livb, V, xxxv.)
(3) E. Obsiardins, Gaule romaine , t. I, ch. i, J i.)
(4) Voir la carte de Peutinger, où le petit lac du grand SainMtern&rd est désigné sous le nom de ffenus locus , pour Pœnus ou Penninus locus.
Tl xeçaXé tou AopCa irotapioO ^ xaxà ITotvivotv Xffivr)v, 28* 15 # —43* 45 # . (Ptol., III, I, XXIV.)
(5) Titb-Live, XXL xxxvni.
DE LA RÉGION DU RHONE
gine gauloise, le dieu Penn, que les Romains ont incorporé sans hésiter dans leur mythologie complaisante et fort élastique, et dont ils ont fait un Jupiter Penninus.
De même que le Mont Genèvre était consacré aux Déesses Mères ou aux Matrones ( Mons Malrona ), le grand Saint-Bernard avait aussi son génie tutélaire, sorte de gardien du passage des Alpes, dont il était prudent de s’assurer la protection quand on mettait le pied sur son redoutable domaine.
Trente et une inscriptions votives ont été retrouvées au grand Saint-Bernard; la plupart sont dédiées à Jupiter Penninus , quelques-unes au dieu Penn lui-même. Ces ex-voto, gravés sur des tablettes d’airain, avaient dû être jadis encastrés dans les murs du temple aujourd’hui disparu du dieu Penn ou du Jupiter topique qui s’était substitué à la divinité celtique (1).
(1) Voir pour les inscriptions votives trouvées au grand Saint-Bernard :
Christian de Loges, Essai historique sur le mont Saint-Bernard , Montpellier, 1789;
Levade, Recueil de quelques inscriptions romaines troupées dans le pays de Vaud et le Valais ;
Le Père Murith, chanoine du grand Saint-Bernard, Société des Antiquaires de France , 1821 ;
De Haller, Helvetien unter der Romern;
Orelli 9 Corpus, pass.;
Steinbr, Codex inscript. Roman. Danubii et Rheni, 1822;
Mommsen, Inscriptiones confederationis Helvetieœ;
Carlo Promis, le Antichità di A os ta. Torino, 1862.
Le nombre de ces inscriptions aujourd'hui connues est de trente-trois. Presque toutes sont dédiées à Jupiter Pœninus, — iov . opt . poen. ; un petit nombre k Pœninus tout court, qui semble conserver ainsi son caractère de dieu topique ou de génie particulier de la montagne. Nous donnons ici, d'après le texte de Mommsen et les notes de M. E. Desjardins (Gaule romaine, op. cit.), deux de ces inscriptions avec leur traduction :
1 # ÎOVI POENINO