CHAPITRE DEUXIÈME
permettaient à la culture de s'établir en sécurité que sur les pentes des montagnes. Mais il faut le dire; partout ailleurs il eût été impossible d’adopter un pareil système dont la conséquence immédiate est de précipiter brusquement en aval de la vallée de véritables cataractes d’eau. Heureusement, le lac de Genève est là, servant en quelque sorte de tampon à ce formidable choc; et cet immense réservoir peut recevoir, sans inconvénient, à l’époque des débâcles, les déluges provenant du Valais supérieur, et emmagasiner toutes ses eaux. Sans le lac, les travaux entrepris dans le haut Rhône auraient provoqué en aval les plus terribles inondations et très certainement n’auraient pu être exécutés. Grâce au Léman, il n’y a pas lieu de critiquer la correction du Rhône, et on ne peut que constater les heureux résultats obtenus.
Le Valais était, il y a quarante ans, soumis, toutes les années et souvent plusieurs fois par an, à tous les ravages des inondations; il est désormais à l’abri de cette servitude. Les marais qui longeaient le Rhône tendent à disparaître. La culture se développe partout d’une manière régulière. Tous les torrents latéraux sont contenus dans leurs limites, et l’homme est devenu définitivement le maître du sol qu'il a patiemment conquis.
Mais si, grâce à des efforts persévérants, l’homme a pu dompter le fleuve et l’enchaîner dans son lit, il doit toujours compter avec un autre ennemi non moins redoutable. Cet ennemi, c’est la montagne elle-même, dont les crêtes supérieures, suspendues à pic sur la vallée, la menacent sans cesse.
Les terribles éboulements de terres meubles qui encombrent la plaine démontrent clairement que quelques-uns des plus hauts massifs ds Alpes ne présentent pas une stabilité absolue. D’une manière générale, on peut dire que les montagnes de la Suisse paraissent avoir diminué d’élévation depuis la période glaciaire.
LE RHONE ALPESTRE ET LE VALAIS
Les Alpes en général, les Alpes Bernoises et les Alpes Pennines en particulier, sont presque toutes formées de roches très dures, disposées en masses très puissantes et alternant avec d’autres roches beaucoup plus tendres. Ce mélange d’assises dures et d’assises friables a été porté à de très grandes hauteurs par le soulèvement qui a donné naissance aux montagnes. Presque partout d’immenses escarpements reposent sur des bases sans consistance. La destruction de ces bases est lente sans doute, mais fatale; et elle amène nécessairement la descente des assises dures supérieures. Une grande partie de la charpente minérale qui constitue le massif des Alpes est composée d’ailleurs de micaschistes, de calcaires et de roches feldspathiques. Ces roches se décomposent et se délitent lentement sous l’influence des agents atmosphériques et des variations souvent extrêmes de )a température. Enfin, depuis que les plateaux supérieurs, livrés à une dépaissance déréglée, ont été dépouillés du manteau de forêts qui les protégeait, les torrents ravinent profondément toutes les gorges, évident les flancs de la montagne, en désagrègent tous les matériaux; et les deux versants du Valais présentent une interminable série de cônes de déjections, un véritable amas de décombres, témoins irrécusables de la ruine des hauts sommets.
L’écroulement de ces pans de montagnes, dû à l’affaissement des assises inférieures et à la dislocation des roches supérieures, est une menace constante pour les habitants du Valais; et on peut juger de la physionomie et du caractère de ces avalanches de rochers, bien autrement dangereuses que les avalanches de neiges, par le récit que nous en a laissé Tyndall, l’un des naturalistes qui ont le plus exploré les Alpes et en ont le mieux étudié et décrit les principaux phénomènes.
« Nous étions, dit le célèbre professeur, sur le flanc du Weisshorn. Un grondement sourd et profond attira notre attention. Tout près du sommet du Weisshorn, un bloc énorme venait de se détacher; il se précipitait dans un couloir sans neige, soulevant à chacun de ses bonds un nuage de poussière. Une centaine de blocs semblables furent immédiatement mis en mouvement, et