‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 23 sur 209 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

l’inlervalle qui séparait ces lourdes masses était rempli par une grêle de pierres plus petites. Chacune d’elles soulevait dans les airs sa part de poussière, jusqu’à ce qu’enfin l’avalanche fût enveloppée dans un vaste nuage. Le bruit de cette diabolique cavalerie était étourdissant. Des blocs noirs paraissaient de temps en temps à travers les nuages et s’élançaient dans les airs comme des démons ailés. Leur mouvement n’était point seulement un simple déplacement; car ils sifflaient et vibraient dans leur course comme s’ils eussent été poussés en avant par de véritables ailes. Le Schallenberg et le Weisshorn se renvoyaient incessamment la voix de leurs échos, jusqu’à ce qu’enfin, après que le bruit sourd des chutes nombreuses eût annoncé l’engloutissement des blocs dans les neiges au pied de la montagne, la troupe tout entière fût rentrée dans le silence. Cette avalanche de pierres est l’un des phénomènes les plus extraordinaires que j’aie jamais contemplés; et, à ce propos, je voudrais attirer l’attention des grimpeurs futurs sur le danger extrême que courrait celui qui tenterait d’escalader le Weisshorn, en s’élevant sur cette face et en évitant ainsi l’arête. A chaque instant, le flanc de la montagne peut être balayé par une mitraille aussi meurtrière que celle du canon (1). » Il suffit d’ailleurs d’entrer dans le Valais pour être saisi par l’aspect menaçant des montagnes suspendues presque à pic au-dessus du Rhône. A droite la Dent du Midi, à gauche la Dent de Mordes commandent le défilé de Saint-Maurice; et il semble que cette cluse, où le fleuve et la route ont peine à se frayer tous deux un passage, va être à chaque instant fermée par un nouvel écroulement. Des deux côtés, la montagne est âpre, nue, hérissée de rocs. Un peu plus loin, la chaîne branlante des Diablerets, dont la Dent de Mordes n’est qu’un contrefort avancé, découpe sur le ciel la longue dentelure de ses pics ébréchés. Tout porte l’empreinte et rappelle le souvenir de ces terribles dislocations géologiques, de ces frissonnements de l’écorce terrestre auxquels nous sommes obligés d’assister passifs, inertes et résignés. « Ce

(1) Zurcher et Margollé, Les glaciers. Paris, 1875.

U: RHONE ALPESTRE ET LE VALAIS

magnifique portail du Valais, de trois kilomètres de hauteur, dont les piliers marquent la limite orientale de l’ancien bassin du Léman, a été en réalité sculpté par les météores; et les deux montagnes ne sont plus que des ruines croulantes (1). » Un peu audessus de Saint-Maurice, le dernier éboulement de la Dent du Midi, qui a eu lieu en 1855, n’a pas moins de quatre kilomètres de longueur et a couvert toute la vallée de ses décombres. Cette ruine de la montagne présente un aspect plus désolé que toutes les ruines humaines. La végétation n’a pas encore eu le temps de s’emparer de tous ces matériaux meubles et semble redouter un nouveau cataclysme. L’immense cône de déjection, à talus très aplatis, a envahi le cours du Rhône, dont les eaux ont été rejetées sur la rive droite. La monstrueuse avalanche de terres et de roches qui a ainsi obstrué la vallée, laissant au fleuve un étroit passage, a duré plusieurs mois; et les populations ont encore conservé le souvenir de cette année terrible pendant laquelle le canon d’alarme tonnait à chaque instant pour annoncer la chute imminente de nouveaux blocs que l’on voyait ensuite rebondir, de corniche en corniche et d’étage en étage, pour s’effondrer dans la vallée.

Ce ne sont point là d’ailleurs des accidents isolés; et les annales de la Suisse sont remplies de récits de pareils désastres. Presque toutes les montagnes du Valais, nous l’avons dit, reposent sur des bases friables et ruinées. Plus d’une fois, à la suite d’éboulements et de glissements, le fleuve et ses affluents latéraux ont été arrêtés dans leur cours par des barrages de boues, de roches et de cailloux qui ont obstrué la vallée et déterminé la formation de lacs temporaires, s’étendant quelquefois à cinq kilomètres en amont. Personne ne saurait répondre que ces mouvements et ces dislocations du sol ne s’accentueront pas dans l’avenir, et que, dans un nombre plus ou moins grand de siècles, le profil et le relief du Valais n’en seront pas profondément modifiés. Les générations futures verront peut-être, comme celles qui nous ont précédés, une série de lacs étagés communiquant les uns avec les

(1) E. Reclus, Géogr. univ., op. cit.

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