‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 25 sur 209 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

ancienne splendeur. Ses murs, épais comme ceux d’une forteresse, ont été en partie construits avec les pierres de taille des monuments détruits de l’ancienne Tarnaïas et portent sur leurs parements des inscriptions romaines qui ont résisté à toutes les injures du temps.

Un peu en amont de la cluse, la vallée s’ouvre; et c’est dans cette plaine, qui touche à la petite ville de Saint-Maurice, qu’a eu lieu, l’an 302 de notre ère, cette prodigieuse hécatombe de soldats chrétiens désignés dans le martyrologe sous le nom de « passion de la légion thébéenne », et qui est très certainement l’un des événements les plus considérables de l’histoire religieuse de l’Occident.

L’empire était alors en pleine paix avec l’Afrique, l’Asie et la majeure partie de l’Orient; mais on avait des inquiétudes du côté des Alpes et dans la Germanie, où l’on entendait parler depuis quelque temps de ces sourdes agitations qu’on désignait d’une manière assez caractéristique sous le nom de tumultus gallicus. Rome tremblait toujours quand la Gaule remuait. Pour faire face à l’orage, Dioclétien envoya à Maximien, qu’il avait associé au pouvoir suprême, quelques légions venues de l’Orient. Parmi elles se trouvait la légion thébéenne.

On sait que, depuis la bataille d’Actium et d’après les ordres formels d’Auguste, on avait institué à Rome et, plus tard, étendu aux provinces une religion officielle dans laquelle le génie de César et le culte de Rome tenaient la plus grande place. Celle religion d’Etat fut, en somme, une véritable institution politique, dont le seul culte réel était celui de l’empereur, divinité nouvelle, qui, une fois introduite dans le panthéon de l’empire, finit par se superposer à toutes les autres et par les dominer complètement.

En refusant de s’incliner devant cette divinité, les chrétiens étaient légalement considérés comme des ennemis de l’ordre de choses régulièrement établi. Pour les magistrats, désireux avant tout de complaire au pouvoir, une déclaration hautement avérée de christianisme, le refus de jurer par le génie de César, d’offrir

LE RHONE ALPESTRE ET LE VALAIS

le vin et l’encens ù ses images, était regardé comme le dernier des crimes. Les chrétiens étaient, dès lors, traités en rebelles envers l'empereur. Dans la vie pratique de tous les jours, tous ceux qui avaient embrassé la foi nouvelle rencontraient à chaque pas les plus sérieuses difficultés. Or, il y avait beaucoup de chrétiens dans les légions; et la vie des camps était souvent pour eux plus périlleuse que les plus redoutables combats. Les naialitia des princes, les fêtes des decennalia comportaient des actes religieux que leur conscience réprouvait. A côté du culte suprême de l'empereur, il y avait d'ailleurs celui des Dii, des Lares mili fores, des génies protecteurs des camps, des aigles sacrés et couverts de parfums, etc... Toutes ces pratiques d'hommages et d’adoration répugnaient aux chrétiens, qui les désignaient avec réprobation sous leur vrai nom de « maléfices » male facere .

Cette religion d’Etat put être assez facilement acceptée, par les nations païennes vaincues, comme le symbolisme destiné à traduire un fait accompli; avec un peu de complaisance et de lâcheté, on pouvait ne voir dans le génie de l'empereur, genius ou numen Augusii , qu'un dieu de plus placé à la tête des autres. Mais elle se heurta de front contre le christianisme, qui lui opposa une barrière insurmontable; elle ne put franchir le fleuve de sang que les martyrs n'hésitèrent pas à verser pour leur cause, et finit par s'écrouler sous le poids même des victimes qu’elle avait amoncelées (1).

Le martyre des soldats de la légion thébéenne qui ne comptait pas moins de six mille hommes, est un des mémorables exemples de la fière énergie que les chrétiens apportèrent dans celte lutte acharnée contre la prostitution qu'on voulait imposer à leur conscience.

La basilique de Saint-Théodore, le plus ancien évêque du Valais, est le premier monument élevé en mémoire de saint Maurice et de ses compagnons, et fut très probablement l'origine

(1) F. Delaunay, Revue hittorique. (Journal officiel du 14 janvier 1882.)

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