‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 28 sur 209 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Ils creusent d’abord un sillon très profond dans la croupe de la montagne; puis bientôt ce sillon s’élargit, la pente des eaux diminue, la vallée s’ouvre, et le torrent s’épanouit dans un lac tranquille. C'est ainsi que l'Aar remplit les bassins de Brienz el de Thun qui n'en faisaient qu’un autrefois, que la Reuss a donné naissance au lac des Quatre^Cantons, le Rhin au lac de Constance, la Toce et le Tessin au lac Majeur, le Rhône au lac de Genève.

Tous ces lacs se ressemblent.

Ils ont tous une commune origine. Ils remplissent le môme rôle hydraulique; ils constituent un bassin d’approvisionnement et de repos pour les eaux du torrent; ils sont le régulateur de son débit et sa première étape. En amont du lac, les eaux ont une allure essentiellement torrentielle, incompatible à toute sorte de navigation et même au flottage. Au-dessous, le régime s’est régularisé, la pente s’est adoucie; et l'homme, qui n’avait pu jusqu’alors mettre en œuvre les eaux indisciplinées du torrent que comme force motrice, commence à pouvoir les utiliser pour la plus précieuse des industries, celle des transports.

Certains points de la surface du globe resteront à jamais célèbres dans les annales de la science pour avoir été le théâtre de grandes découvertes. Tout le monde sait que Pascal choisit le sommet du Puy-de-Dôme pour y faire ses premières expériences sur la pesanteur de l’air, qui servirent de point de départ à l’application du baromètre à la mesure des hauteurs. Les eaux du Léman ont donné lieu à deux découvertes du môme ordre. C’est en étudiant les couches inférieures du beau lac franco-suisse que de Saussure a constaté que l’eau conserve la même température, en été comme en hiver, à une certaine profondeur, et qu’elle atteint son maximum de densité à 4 degrés et demi. C’est dans le même bassin que Colladon a fait plus tard ses belles expériences sur la propagation du son dans les liquides.

Le Léman semble avoir acquis par là une véritable consécration scientifique; et, poursuivant la voie suivie par leurs illustres devanciers, les naturalistes et les géographes modernes, riverains

LE LÉMAN

du lac, l'ont considéré comme une sorte de magnifique laboratoire que la nature offrait à leurs investigations. Ils en ont, depuis quelques années, scrupuleusement enregistré tous les mouvements, toutes les perturbations, ont sondé son fond, étudié son régime, dessiné tous ses contours, décrit sa forme, sa faune, sa flore et son climat, et ont ainsi enrichi la science moderne d’une foule d'observations précieuses, dont la réunion et le classement méthodique constituent une monographie complète du Léman.

La forme générale du lac est celle d'un croissant irrégulier, à cornes inégales, dont la concavité est tournée vers le Sud. La corne orientale, du côté du Valais, est beaucoup plus large et d*un contour plus arrondi que la corne occidentale, qui va en se rétrécissant et en s’effilant jusqu’à Genève.

La longueur du lac est de 73 kilomètres environ, mesurée suivant son axe, qui dessine à peu près un arc de cercle de 35 kilo mètres et demi de rayon et de 120 degrés d’ouverture. Il atteint sa plus grande largeur — près de 14 kilomètres — dans la zone comprise entre Morges ou Lausanne, sur la rive vaudoise, et les abords d’Evian, sur la rive savoyarde.

Le lac se divise, d’ailleurs, en deux bassins très distincts : le grand lac ou lac Léman proprement dit, et le petit lac, plus particulièrement désigné sous le nom de lac de Genève. La superficie totale de ces deux nappes lacustres, fort inégales, est de 578 kilomètres carrés.

Ce fond, qui est plutôt un plancher qu’une gorge, forme une large vallée profonde de trois cents mètres environ, bordée par des talus assez raides. La largeur de ce plancher est de 5 kilomètres en moyenne; son relief présente très peu d’ondulations. Les accidents du sol ne dépassent presque jamais une dizaine de mètres dans une section transversale du lac. Il n’y a donc point, à proprement parler, de ligne de thalweg dans l’axe de cette plaine sous-lacustre et nivelée. Tout au contraire, les sondages ont permis de constater une légère saillie médiane, une sorte de crête qui sépare deux vallées latérales assez nettement dessinées et qui s’abaissent jusqu’à la rencontre brusque des talus inclinés

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