CHAPITRE TROISIÈME
innombrable, fragments de poteries, ossements d’animaux, armes en pierre et en métal, souvent des restes humains.
Déjà, sur les côtes du Danemark et de la Scanie, on avait signalé depuis quelque temps des amoncellements considérables de coquilles comestibles, dont les dispositions indiquaient clairement que ces dépôts avaient une cause artificielle et ne pouvaient provenir de l’apport des fl'ots. Les habitants du pays les avaient désignés, dès le lendemain de leur découverte, sous le nom barbare, mais parfaitement exact, de hjoëkkenmoëddings (rebuts de cuisine). Au milieu se trouvaient des pierres, des morceaux d’os et de corne taillés, de poteries grossières faites à la main.
En différents points de la côte de l’Emilie, on a aussi rencontré et appelé du nom de lerramares des accumulations de cendres, de bois carbonisés, de silex et d’os travaillés, d’ossements d’animaux contenant encore des débris de chair rongée, et divers ustensiles rappelant l’industrie des premiers âges et offrant la plus grande analogie avec les kjoôkkenmoêddings de la Scandinavie.
De môme, en Irlande, on désigne depuis longtemps sous le nom de crcmnoges de véritables lies artificielles composées de débris analogues et formées, comme les ruines sous-lacustres des lacs suisses, d’un enchevêtrement de pilotis, véritables forteresses de bois remontant aux âges les plus reculés.
Ce ne sont donc pas là des accidents isolés.
Dans toutes les parties de la terre et à toutes les époques de son histoire, l’homme, poussé par les nécessités de sa défense personnelle, par les facilités de la pêche, cédant peut-être à cet irrésistible attrait qu’exercent toujours les eaux calmes et tranquilles des lacs, a cherché à établir sa demeure au-dessus de ces belles nappes liquides.
Hippocraie raconte qu’en Colchide les habitants riverains du Phase construisaient, au milieu du fleuve, des cabanes de joncs supportées par de grands pieux enfoncés dans la vase, qui s’élevaient au-dessus de la surface des eaux, et qu’ils allaient de l’une
LE LÉMAN
à l’autre de ces cabanes sur des barques creusées dans un seul tronc d’arbre.
Strabon, après Hippocrate, nous montre Ravenne, ville de création pélagique, située au milieu des marais et bâtie sur pilotis. Aujourd’hui encore les grandes villes des Bataves (Amsterdam, etc.), dans les lagunes de la mer du Nord, et celles des Hénèles ( Heneiia , Venetia , Venezia, Venise), dans les lagunes de l’Adriatique, ne sont évidemment que des habitations lacustres qui ont été plus ou moins reliées à la terre par suite des atterrissements produits par les eaux de la Meuse, du Rhin, de l’Adige et du Pô, et où les maisons de briques et les palais de marbre ont pris la place des chalets et des chaumières de l’âge primitif.
Ce sont les mômes procédés qu’ont conservés les pécheurs russes établis dans les « limans » du Volga, que l’on retrouve dans la construction des huttes du Bosphore perchées à des hauteurs diverses sur de longs pieux obliques et croisés comme les rameaux entrelacés d’un arbre, et qui sont pratiqués encore par les Malais et les Chinois sur la côte de Bornéo, à quelque distance du rivage.
On a maintes fois cité le récit détaillé que nous a laissé Hérodote des habitations lacustres des Pœoniens sur les bas-fonds du lac Prasias. « Mégabaze, dit-il, essaya de soumettre les Pœoniens du lac Prasias, dont les maisons étaient construites sur des pieux élevés, enfoncés dans le lac. On posait à fleur d’eau des planches jointes ensemble. Un pont étroit établissait la communication avec le rivage. Les habitants plantaient autrefois ces pilotis à frais communs; mais, dans la suite, il fut décidé que chacun en apporterait trois du mont Orbelus à chaque femme qu’il épouserait. Sur les planches de chaque cabane se trouvait une trappe bien jointe qui conduisait au lac; et, dans la crainte que les enfants ne tombassent par cette ouverture, on les attachait par le pied avec une corde. »
Cette description est devenue presque classique et dépeint d’une manière saisissante la physionomie de ces anciennes peuplades de la Thrace, où l’on voit chaque famille ou plutôt chaque