‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 32 sur 209 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

femme, — car tous les maris en possédaient plusieurs, qu’ils achetaient assez cher comme les Germains, — habiter séparé* ment sa chaumière, que l’épouseur construisait lui-même en allant couper dans la forêt voisine de l’Orbelus des pieux qu’il enfonçait ensuite à ses frais dans la vase du lac, ce qui indique déjà l’idée de la propriété individuelle substituée à celle de la propriété collective.

Rien de plus curieux, de plus précis et de plus pittoresque en même temps que ces détails sur ces huttes de bois ou de torchis construites à fleur d’eau sur le plancher du lac et communiquant avec le rivage au moyen d’un pont étroit que l’on repliait à la moindre alerte; — que ces chevaux et ces bêtes de somme vivant dans l'intimité des gens de service et des enfants, attachés pendant le jour par le pied avec une corde de chanvre, afin d’éviter les accidents; — que cette trappe glissant dans un châssis, véritable puits ou évier pratiqué dans le plancher de chaque chaumière et s’ouvrant directement sur le lac; — que cette description des poissons attirés par les débris de cuisine, comme on les appelle encore en Danemark, et tellement abondants aux abords du village lacustre qu’il suffisait d’y jeter un panier de corde pour l’en retirer rempli; — que ces bestiaux enfin, finissant, ainsi que nous l'affirme l’historien, par manger eux-mêmes de cette nourriture, et devenant en quelque sorte ichtyophages, en temps de siège au moins, comme le reste des habitants.

L’établissement des habitations sur pilotis n’est donc pas spécial aux lacs de la Suisse; mais ce qui les caractérise, c’est la très grande ancienneté de ces habitations, leur nombre considérable et surtout la très longue durée de cette période lacustre qui a directement précédé l’ère de l’Helvétie historique.

Les objets qu’on a retirés de ces cités lacustres, tour à tour

LE LÉMAN

désignés sous le nom de pala[ittes ou de tènevières , correspondent à des âges fort différents.

On sait que la division généralement adoptée pour classer les différentes phases de l’ère préhistorique comprend trois périodes ou âges distincts : — l’âge de la pierre éclatée, auquel se rattachent les premiers instruments de silex grossièrement travaillés;

— puis l’âge de la pierre polie; — en dernier lieu, l’âge du bronze. À la fin de l’âge du bronze, on entre dans l’histoire. C’est l’âge de fer qui commence.

Or, dans les palaffittes les plus anciens, on n’a guère découvert que des pierres taillées et des os travaillés, les uns ayant appartenu à des animaux domestiques, — le chien, le porc, le bœuf, la chèvre, le mouton, le cheval; les autres, débris de fauves ou d’animaux sauvages qui avaient été capturés ou dépecés pour la nourriture, et dont les peaux étaient employées à divers usages,

— l’ours brun, le loup, le bison, le blaireau, le chevreuil, le chamois, le casior, le sanglier.

Dans les palafittes plus récents, les objets en pierre taillée sont plus rares; et l’on trouve, en outre, une plus grande proportion d’armes, d’ustensiles en bronze et même en fer.

Dans les uns et les autres, les débris de poterie sont très variés. Presque tous les vases sont à large panse, d’une fabrication assez grossière, d’une pâte peu homogène, grise ou noire, et ne présentant jamais cette belle couleur rouge qui caractérise les fines poteries de toutes les stations gallo-romaines de la région de la Méditerranée. Ces vases servaient à la conservation des denrées, des fruits et des céréales qui constituaient vraisemblablement les provisions de l’hiver.

On a même retrouvé des pierres circulaires de 60 centimètres de diamètre qui servaient de meules, des pilons en granit ou en grès, des lambeaux d’étoffes de lin, ce qui indique clairement que ces peuplades primitives ne se contentaient pas de la dépouille des animaux et des produits de la chasse et de la pêche, pour se vêtir, se nourrir et meubler leurs habitations, et que la culture des céréales et la trituration des grains, qui sont certainement la

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