CHAPITRE TROISIÈME
conquête la plus importante de l’humanité, leur étaient assez familières.
L’énorme quantité de pilotis sur lesquels les villages lacustres étaient construits est encore une preuve frappante de l’immense labeur accompli et du temps considérable qui a été nécessaire pour établir ces constructions amphibies. Certains villages, en effet, sont élevés sur une véritable forêt de pieux dont le chiffre peut être évalué â plus de quarante mille. Le nombre des villages est d’ailleurs considérable, et, depuis le jour où la baisse des eaux du lac de Zurich a mis au jour les premiers vestiges des habitations lacustres, on a reconnu l’existence de plus de deux cents bourgades, quelques-unes très importantes, dans les lacs helvétiques ou limitrophes de la Suisse.
La fabrication des premières armes ou des premiers outils en pierre éclatée ou en pierre polie dénote l’époque la plus reculée de l’ère antéhislorique. La présence des ustensiles et des armes en bronze est l’indice incontestable des derniers âges de cette période, et caractérise l’époque beaucoup plus récente pendant laquelle l’homme à demi civilisé a commencé à entretenir des relations avec ses voisins et même avec des peuples assez éloignés.
Il est très probable, en effet, que le bronze a été apporté aux populations lacustres par des nations plus avancées, &oit par les Etrusques, soit par les races indo-européennes, soit par les navigateurs phéniciens qui avaient établi des comptoirs, dès le quinzième siècle avant notre ère, sur les côtes de l’Europe occidentale et avaient même remonté le cours des principaux fleuves de la Méditerranée. 11 est donc possible d’établir avec quelque certitude une véritable chronologie archéologique dans les dépôts et les débris retrouvés à l’époque lacustre; mais le nombre et la variété de ces dépôts sont tellement considérables, qu’on est conduit à donner à cette époque une très longue durée de siècles. Ce ne peut être d’ailleurs qu’une chronologie relative.
On a essayé de serrer le problème de très près en étudiant avec le plus grand soin le cône de déjection du torrent de la
LE LÉMAN
Tinière, qui se jelle au fond du Léman, non loin de Villeneuve. Dans les dépôts récents de ce torrent, on a retrouvé, à l m ,30 de profondeur environ, une série d’antiquités romaines parfaitement authentiques. L’épaisseur du dépôt peut donc donner la mesure exacte du travail d’exhaussement produit par les alluvions du torrent, depuis la période romaine jusqu’à nos jours, c’est-à-dire depuis mille huit cents ou deux mille ans environ. C’est là une date certaine qui peut servir tout d’abord de premier point de repère. Les âges successifs des dépôts inférieurs peuvent, dès lors, s’en déduire par une sorte d’interpolation ou plutôt d’ « extrapolation » analogue à toutes les règles de proportion; et l’ensemble de ces dépôts constitue en quelque sorte un véritable chronomètre, ou, si l’on veut, une échelle graduée qui peut permettre de reconnaître l’âge relatif des instruments en bronze ou en pierre polie trouvés dans ces couches profondes. Les fouilles ont été opérées, les calculs ont été faits. Les premiers ustensiles de l’époque lacustre et les armes en bronze ont été trouvés à la profondeur de 2“,70. Au-dessous à près de 5 mètres, on a rencontré les outils en pierre polie. On peut donc assez logiquement en déduire pour les âges correspondant aux deux périodes du bronze et de la pierre les dates respectives de trois mille à quatre mille ans et de six mille à sept mille ans.
Le nombre de ces villages construits ainsi au-dessus de l’eau qui les entourait de toutes parts était, nous l’avons dit, considé rabie. Chaque jour, la sonde ramène de nouveaux débris, et cette moisson archéologique est loin d’être terminée. En suivant avec un batelel les rives des lacs alpins, on distingue à chaque instant, à travers l’eau transparente, les longues rangées de pilotis plantés tantôt parallèlement à la côte, tantôt sans ordre apparent. Tout autour entre les pieux, des poutres carbonisées sont enfoncées dans la vase et dessinent la forme des anciennes plates-formes; des couches successives de roseaux, de branchages, de paille et d’écorce semblent indiquer la forme des toits coniques effondrés. Plus bas se trouvent les pierres du foyer, qui, au moment de l’effondrement des huttes, sont tombées à pic au-dessous de l’en-