CHAPITRE TROISIÈME
deux âges aurait été dès lors marquée par l’incendie des boungades primitives, dont on retrouve les débris carbonisés au fond du lac, et par la construction de nouvelles huttes mieux aménagées et plus en harmonie avec les moeurs relativement civilisées des envahisseurs.
A la distance à laquelle nous sommes des événements, il est permis de n’accepter ces interprétations que comme d’ingénieuses hypothèses.
Dans une étude remarquable sur Genève historique et archéologique (1), M. Galiffe a réfuté avec beaucoup de critique et d’érudition l’engouement un peu irréfléchi avec lequel on s’est plu à accréditer des légendes plus ou moins justifiées sur les villes à origines inconnues qui remontent jusqu’aux temps préhistoriques. Depuis les premières explorations faites dans le lac de Zurich, le champ des conjectures s’est en effet ouvert sur le passé un peu nébuleux de toutes les villes qui ont l’avantage d’être situées près d’un lac quelconque. C’est une mode qui passera, dit-il, ainsi que bon nombre de conclusions hypothétiques auxquelles les archéologues sont arrivés, dans l’enthousiasme de leurs premières trouvailles, relativement à l’antiquité presque surnaturelle et à la durée des établissements lacustres, aux races distinctes qui répondraient aux trois périodes des âges successifs de la pierre, du bronze et du fer, admis par la science; aux invasions, aux incendies et aux guerres d’extermination qui, au dire de ces savants, auraient signalé le passage d’un âge à l’autre.
La dernière hypothèse surtout, basée sur des vestiges d’incendie, ne semble mériter aucune créance. « Pour peu qu’on réfléchisse, en effet, qu’il n’existe probablement pas une seule ville bâtie e<n bois qui n’ait été depuis cinq siècles, entièrement ou partiellement, et à plusieurs reprises, la proie des flammes, on doit convenir que la destruction par le feu était tôt ou tard la destinée inévitable de ces amas de bois secs, résineux pour la plupart, qui constituaient une bourgade lacustre. L’incendie ..*é-
(1) J.-B. Galiffe, Genève historique et archéologique. Genève, 1872.
LE LÉMAN
morable, en 1670, du pont de Genève bâti sur le Rhône, ou plutôt sur le lac, peut donner une idée assez juste de ce que devait être, aux temps antéhistoriques, un sinistre pareil, pour des localités qui ne pouvaient être secourues qu’en bateau ou par l’étroite passerelle, également en bois et souvent très longue, qui les reliait à la terre ferme. Aussi les vestiges d’incendie se rencontrentils, pour toutes les phases de chacun des trois âges de la pierre, du bronze et du fer. » Il y a plus. En examinant attentivement les produits industriels de ces trois âges, on y reconnaît aisément une homogénéité de forme et une série de gradations lentes et régulières bien difficiles à concilier avec les violentes et tragiques interruptions qui auraient amené un changement brusque dans l’emploi des matières premières. Quant à l’apparition, en plein âge de pierre, d’un métal composé comme le bronze, et à la supériorité incontestable de certains objets de cette période, il est très rationnel de l’expliquer, comme nous l’avons déjà dit, par les relations commerciales des peuplades primitives soit avec les Etrusques, soit avec les navigateurs phéniciens, soit même avec des voyageurs isolés de race indo-européenne qui étaient, comme on le sait, en possession des métaux avant leur grande migration sur notre continent, c’est-à-dire en somme, par l’immixtion lente, progressive et pacifique d’une civilisation étrangère et relativement très supérieure, qui peut très bien ne pas s’être imposée par les armes et avoir été plutôt acceptée comme un bienfait et un progrès.
« Il est donc assez logique de repousser l’idée de ces interruptions violentes et de ne voir dans les trois âges classiques de la pierre, du bronze et du fer, que les trois phases principales de la civilisation de la race celtique qui occupait alors toute l’Europe centrale et occidentale. Par suite, rien n’empêche d’admettre que la transition entre l’époque dite lacustre et celle où l’on a renoncé définitivement à ces constructions aquatiques, ne se soit produite insensiblement et n’ait eu lieu aussi tranquillement qu’entre tous les âges précédents; et cette manière de voir paraît d’autant plus plausible que la plupart des villes, des bourgs et